Google versus Godin : le progrès social en entreprise est-il véritablement linéaire ?

Googleplex, Mountain View (Californie). Travis Wise/Flickr, CC BY

Le Googleplex, c’est quoi ?

Il s’agit du siège social de Google à Mountain View en Californie, mondialement tenu pour être une sorte de paradis sur terre pour tous les employés présents. Piscines intérieures et extérieures, spa, salles de massage, cours de yoga, salles de jeux (billards, jeux d’arcade), restaurants d’entreprise gratuits proposant des plats cuisinés par de véritables chefs et disponibles 24 heures sur 24, espaces verts arborés et pistes cyclables sont autant d’éléments qui construisent son mythe à l’échelle du monde.

D’autres installations plus pratiques s’avèrent tout aussi alléchantes : garde d’enfants (ou d’animaux de compagnie !) sur place, un service juridique pour accompagner les salariés dans leurs démarches privées, sans oublier des médecins et dentistes consultant à la demande. Par ailleurs, pour maintenir les connaissances des salariés à jour, de nombreuses conférences sont organisées, alimentant leurs réflexions sur un vaste éventail de sujets tels que l’art, la littérature, les sciences, les technologies.

Googleplex. Robbie Shade/Flickr, CC BY

En ce qui concerne l’architecture intérieure du Googleplex, place aux parois vitrées qui paraissent mettre tout le monde au même niveau, aux formes arrondies rappelant les espaces de jeux des enfants, et aux couleurs vives. Toutes les semaines, des fêtes sont organisées par et pour les collaborateurs, quant à Google, l’entreprise leur offre les moyens de ces réalisations et n’oublie pas au passage de publier sur YouTube – sa propriété depuis quelques années – des extraits vidéo de ces moments festifs qui font rêver. Enfin, une grande souplesse d’utilisation de ces espaces – où l’on peut se rendre à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, pour travailler ou juste pour s’amuser – rend le lieu plus attractif encore, l’idée phare étant de pouvoir s’y comporter comme on évoluerait chez soi. Pas étonnant alors que Google soit régulièrement citée parmi les meilleures entreprises où il fait bon travailler.

Google Bikes… Travis Wise/Flickr, CC BY

Qu’en conclure alors ? Sommes-nous face à la pointe de ce que peut être le progrès social au sein d’une entreprise ? Nous serions tentés de répondre par l’affirmatif, avec en tête l’idée tenace que plus le temps passe et plus les salariés jouissent de conditions de travail de plus en plus favorables. Toutefois, l’Histoire des Entreprises, notamment françaises, nous enseigne une tout autre leçon.

Dès 1858, le Familistère et ses équivalents de la richesse

En fait, il y a plus de 150 ans, des centaines de familles d’ouvriers purent bénéficier d’un luxe bien plus remarquable encore, grâce à la bienveillance de leur patron, Jean Baptiste Godin (1817-1888). Ce dernier, d’origine très modeste, avait connu le succès grâce à ses poêles en fonte qu’il avait fait breveter dès leur création. Passant d’une fabrication artisanale à un mode industriel, il dut embaucher jusqu’à 1 500 employés dont le bien-être lui importait au point où il semblait ne pas fixer de limite à la recherche de leur confort, tant de corps que d’esprit.

Place du Familistère de Guise. Familistère de Guise/Flickr, CC BY-SA

En premier lieu, il leur offrit un accès à ce qu’ils n’auraient jamais pu espérer obtenir autrement : des habitations neuves, saines, ingénieusement construites, à prix plus que modiques, avec l’eau courante et le chauffage collectif. La taille des appartements proposés variait en fonction du nombre d’individus composant la famille, permettant alors à chacun de disposer d’un espace à soi, confortablement meublé.

Pavillon Central. Familistère de Guise/Flickr, CC BY-SA

L’architecture de leur vaste résidence commune, appelée Le Familistère, s’inspirait de celle du Château de Versailles, ce qui ne laissait aucun doute quant au type d’existence que Godin espérait offrir à ses travailleurs.

Intérieur du pavillon central. Familistère de Guise/Flickr, CC BY-SA

À l’intérieur du Familistère, les ouvriers trouvaient de nombreux services : une « nourricière » où ils déposaient leurs bébés en toute sérénité avant d’aller travailler. Leurs enfants plus âgés allaient à l’école bénéficier des meilleurs enseignements. Pour les distractions dominicales, un théâtre avait été construit proposant plusieurs types de spectacles gratuits. Il y avait également un jardin d’ornement avec jets d’eau, un potager, un verger, des douches et une buanderie. Comble de la technologie, les ouvriers disposaient aussi d’une piscine chauffée grâce à un système astucieux.

Buanderie-Piscine. Familistère de Guise/Flickr, CC BY-SA

Toutes ces installations, connues à l’époque sous le nom « d’équivalents de la richesse » permettaient donc aux ouvriers de Godin d’accéder à un confort qui était jusque-là réservé aux grands bourgeois, à une époque où – il faut le rappeler – il était de bon ton pour ces derniers de fuir la classe laborieuse, estimée infréquentable, crasseuse, et de mœurs douteuses. En poussant à ce point le paternalisme et le partage des richesses, Godin cassait ces préjugés, sans pour autant faire montre d’angélisme puisque tout mauvais comportement à l’usine ou au Familistère était sanctionné d’une amende, voire d’un renvoi pur et simple de la communauté.

Progrès social ou stratégie managériale ?

Un esprit critique pourrait aisément décrypter les intérêts de Google à proposer ainsi de nombreux services gratuits au sein de son siège social : cela renforce son image de marque d’entreprise jeune et cool ; cela permet d’attirer les meilleurs programmateurs, pour preuve Google est l’entreprise qui génère le plus de candidatures spontanées au monde ; enfin, cela floute la limite entre vie professionnelle et vie privée, car à quoi bon sortir du Googleplex, puisque tout y est en libre accès, y compris les amis, grâce aux fêtes hebdomadaires ? Cette stratégie managériale rend les salariés en quelque sorte captifs de leur entreprise, car s’ils partent, c’est beaucoup plus qu’un salaire qu’ils perdent.

Devant le Googleplex. Bryan Hughes, CC BY-NC-SA

Enfin, n’oublions pas qu’il s’agit du siège, soit un lieu quasi-exclusivement peuplé des meilleurs ingénieurs sur le marché. Il est en revanche nettement plus complexe d’analyser les motivations de Godin – car même s’il avait naturellement intérêt à fidéliser ses bons ouvriers, une simple augmentation de salaire aurait suffi – tout porte à croire en fait qu’il était profondément animé d’une volonté de partage, et dans son cas, nous pouvons véritablement parler d’apogée du progrès social en entreprise.

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