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Gouvernements et Internet : je t’aime… moi non plus !

I love the Internet. Kristina Alexanderson/Flickr, CC BY

TechnoMonde : de la difficulté des « élites » à repenser le monde

« Dès que quelqu’un me parle d’élites, je sais que je me trouve en présence d’un crétin ». (Emil Cioran, 1911–1995)

Si vous relisez attentivement la phrase de Cioran, vous comprendrez le soin que j’ai pris à ne surtout pas oublier de mettre des guillemets ! N’auriez vous pas fait de même ? Trêve de plaisanterie depuis sa démocratisation il est notable que nos « élites » entretiennent un rapport bien compliqué avec Internet :

« C’est fort bien que cela change, pourvu que rien ne change pour nous ! »

Tel pourrait être un credo partagé par de nombreux responsables politiques, et ce, quel que soit le régime dans lequel ils évoluent.

Ils se défient des nouvelles interactions humaines induites par Internet qui sont venues bouleverser un monde connu au niveau économique, social, territorial et compromettre leur capacité à en garder le contrôle.

L’obsession du contrôle des usagers

En matière de contrôle social, cela a conduit des gouvernances de l’autoproclamé « monde libre » à agir avec Internet de façon parfois précipitée et peu compatible avec la notion de liberté.

Peu importe les motifs que les pouvoirs en place ont invoqués et invoquent encore aujourd’hui pour rendre acceptables leurs décisions par leurs opinions publiques respectives : terrorisme, cybercriminalité, fake news

On ne peut pas tenir rigueur à un état de montrer qu’il agit, s’il juge que c’est pour le bien du collectif et la sûreté nationale. On peut cependant noter que dans la précipitation de l’action, cela a conduit de nombreuses démocraties (dont la France) à opter pour des approches régressives en matière de liberté individuelle et publique. La tentative de mise en œuvre d’une surveillance massive au mépris de la vie privée numérique des citoyens a été en France un choix politique discutable et fortement contesté, mais décidé presque unanimement dans les règles de l’art. Le fait est que ce choix inquiète de nombreux professionnels du droit, des libertés publiques ou du numérique et ne va pas vraiment dans le sens de la Déclaration des droits fondamentaux numériques de l’Union européenne :

« Article 2 : Vie privée numérique :

Toute personne a droit au respect de sa vie privée numérique et au secret de ses échanges numériques. Les systèmes d’information personnels sont assimilés au domicile privé.

Si ce qui est considéré par de nombreux acteurs comme une dérive ne dérange pas certains citoyens qui pensent que la fin justifie les moyens. Ils peuvent aussi prendre connaissance de l’efficacité des solutions techniques qui ont été décidées puis mises en place, des conséquences concrètes d’une surveillance fondée sur le traitement statistiques des données par des algorithmes prédictifs (conséquences mises en évidence par les chercheurs en informatique de l’Inria au moment de la loi renseignement) et donc de ses réels apports aux services de renseignement français… cela leur permettra de se faire une opinion tout à fait éclairée. »

Dans le même temps je nous invite collectivement à nous souvenir des fondements mêmes d’un fonctionnement démocratique :

« Si le droit à l’opacité d’un citoyen et la transparence des pouvoirs publics sont les deux piliers d’une démocratie. Gardons à l’esprit que l’inverse est le mode de fonctionnement prisé par les dictatures ».

Gouvernements et Internet : Je t’aime… moi non plus !

Que les détenteurs du pouvoir souhaitent maîtriser au mieux l’informatisation du monde et de leur territoire national est on ne peut plus normal avec toutefois un bémol méthodologique ! En France l’approche des pouvoirs publics est, à ce jour contre-intuitive au regard de l’objectif visé (lutte contre le terrorisme) et pour le moins paradoxal :

  • Le potentiel économique, les gisements d’emplois qu’ils pressentent à juste titre sont des éléments concernant « la bête » qui les rassurent et qui leur parlent ! Ce haut potentiel peut servir les promesses de prospérité. Ils ne manquent aucune occasion pour vanter à l’envi les nouvelles technologies (dont le support est souvent l’Internet). Ils ne sont jamais les derniers pour louer le dynamisme des startups. Ils se font technophiles convaincus et aiment à se faire voir dans les incubateurs…

  • « Et en même temps » (selon une expression désormais consacrée) les contraintes qu’ils imposent et tentent d’imposer ne peuvent aucunement servir les résultats qu’ils pourraient escompter des entreprises du secteur IT ! Ils scient inlassablement et étrangement la branche sur laquelle ils voudraient asseoir une partie de la croissance. Ce n’est pas parce que le secteur se porte bien, que ce secteur hautement concurrentiel ne pourrait pas se porter beaucoup mieux et être plus compétitif au niveau mondial !

Ne trouvez-vous pas cocasse (au regard des lois qui s’abattent en cadence sur l’Internet français) que ce soit le nouveau règlement européen visant à la protection des données à caractère personnel qui soutienne pour partie le secteur ?

Incognito. Jeremy Brooks/Flickr

Le numérique au pays de Kafka

Sans parler des régimes autoritaires et des dictatures qui visent comme le fait l’Iran à transformer Internet en une sorte d’Intranet national à grand renfort de censure (ce qu’à mon sens seule la Chine, pour des raisons démographiques évidentes, peut éventuellement se permettre, avec son « Grand Firewall » sans trop altérer son économie numérique).

Sans même évoquer ceux qui coupent Internet à la population selon les circonstances, nous pouvons citer en Europe des pays qui altèrent (inconsciemment ?) leur économie numérique. La France avec la loi relative au renseignement et ses excès, tout comme l’Angleterre (avant même le Brexit) avec la Snoopers’Charters en font partie.

Ces pays et ceux et celles qui se sont succédé à leur tête semblent n’avoir tiré aucune leçon de l’Effet Snowden et des pertes subies par l’industrie technologique américaine !

Dans une époque tourmentée, nous ne pouvons que souhaiter que les pouvoirs publics et la représentation nationale réalise un jour (le plus tôt sera le mieux) qu’elle s’est enferrée dans une situation kafkaïenne. Les gouvernements qui se sont succédé pourront difficilement prétendre ne pas avoir été alertés par de nombreux acteurs du secteur, et ce, jusqu’à leurs propres conseillers : Le 12 septembre 2017 dans un rapport très critique le Conseil national du numérique d’alors (CNNum), un organisme consultatif chargé de conseiller le gouvernement sur les questions numériques dénonçait :

« Une trajectoire sécuritaire préoccupante », une « spirale infernale » qui privilégie « un désir de sécurité au détriment des exigences de l’État de droit et de notre économie ».

Au niveau européen, dans un communiqué en date du 27 avril 2017 la Convention européene des droits de l’homme (CEDH) demandait à la France de s’expliquer sur la loi du 24 juillet 2015.

Nous voilà en 2018 ! la trajectoire ne s’est pas infléchie, tant s’en faut. Nous assistons à un absurde toujours « plus de la même chose », dans la logique humaine que décrivait Paul Watzlawick. La solution devient de façon de plus en plus criante le problème ! Ne serait-il pas temps que notre classe dirigeante loin des actes de communications qui ne servent ni la sécurité ni le renseignement, se mettent au service de la compétitivité de notre économie numérique, défendent nos libertés publiques et notre démocratie ?

« Dans un univers passablement absurde, il y a quelque chose qui n’est pas absurde, c’est ce que l’on peut faire pour les autres. » (André Malraux)

À suivre