Grace Mugabe, quand la Première dame oscille entre symbolique et politique

Grace Mugabe, début novembre 2017, lors d'un meeting à Bulawayo. Zinyange Auntony / AFP

La récente démission de Robert Mugabe au Zimbabwe a montré l’influence quasi autodestructrice de son épouse, Grace Mugabe, qui s’imaginait, depuis quelques années déjà, avoir un pied sur le trône. Si le rôle historique de femmes africaines a prouvé que la présidence n’est pas une affaire d’hommes – Ellen Johnson Sirleaf, première femme présidente du Libéria, en est sans doute le meilleur exemple – la réputation sulfureuse de Grace Mugabe ne joue pas en sa faveur.

La violence de ses discours, sa disposition à en venir aux mains, et ses habitudes de shopping compulsif ont fait de ladite « Gucci Grace » ou « Disgrace » (« honte » en français) une femme particulièrement impopulaire. Toutefois, les débats autour de son ambition dévorante ont fait ressortir une question : quel est le rôle de la Première dame, politique, ou symbolique, ou les deux peut-être ?

Il n’y a là rien de particulièrement africain. Après tout, quelques jours après son investiture, le Président français Emmanuel Macron faisait ainsi établir une « Charte de transparence relative au statut du conjoint du Chef de l’État », assurant que son épouse, Brigitte Macron, se limiterait à un rôle de représentation officielle. Surfant sans doute sur la vague d’indignations causées par « l’affaire Pénélope » qui a coûté au candidat Républicain François Fillon son ticket présidentiel, cette Charte devait rassurer les Français sur les bonnes intentions du couple de l’Élysée.

Si Macron déclarait ainsi vouloir « mettre fin à une hypocrisie française », on ne sait vraiment s’il faisait allusion aux affres amoureuses de son prédécesseur, le Président Hollande, ou peut-être à l’épouse du Président Chirac, Bernadette, dont l’influence politique était bien connue (surtout comme adversaire de Nicolas Sarkozy) et dépassait largement sa quête de pièces jaunes.

Extrême personnalisation, succession taboue

On voit donc les limites d’un cadre constitutionnel qui ne conditionne que ce qui est visible et ce dont on peut, éventuellement, rendre compte. Dans une politique faite de réseaux, comme le rappelait Maurice Daumas récemment, le symbolique peut masquer un ancrage politique plus profond.

Le cas de Grace Mugabe est éclairant : d’un côté, on voit une femme à l’ambition dévorante qui pose problème dans un système politique encore très patriarcal ; de l’autre, son ascension s’est accompagnée d’un resserrement de l’institution présidentielle autour de la famille d’un Président vieillissant, dont l’extrême personnalisation du pouvoir avait rendu sa succession taboue.

L’enjeu d’une réforme constitutionnelle a été au cœur de la crise présidentielle au Zimbabwe sans doute autant que la question de la personnalisation du pouvoir. Comme le rappelle la professeure Chipo Dendere, ce n’est qu’en 2008 que Grace Mugabe a officiellement fait part de ses ambitions politiques – après douze années de vie commune avec le président Mugabe et dans un contexte de délitement politique, économique et social qui a renforcé la suprématie du parti présidentiel, ZANU-PF.

La montée en puissance de Grace, a fait tomber plusieurs têtes non seulement au sein du parti mais aussi au sein des institutions étatiques – comme le limogeage de la vice président Joice Mururu en 2014 – et est apparue au grand jour quand Grace a demandé, en novembre 2017, que la Constitution du ZANU-PF prévoit qu’un vice-président sur deux soit une femme. Quelques jours plus tard, Emmerson Mnangagwa, alors premier vice-président, était limogé.

Phallocratie régnante

Les ambitions de Grace Mugabe tout comme la chute de son époux ont nourri des débats animés non pas seulement sur la capacité de cette dernière à gouverner, mais aussi sur la capacité d’une femme à prendre des responsabilités politiques. Quand certaines dénoncent une mise en scène misogyne de la chute de Mugabe, d’autres dénoncent le fait que les ambitions politiques de Grace n’ont pas été assez prises au sérieux, et n’ont même que trop méprisées par la phallocratie régnante.

À Harare, la capitale, le 18 novembre 2017. Zinyange Auntony/AFP

On retrouve là des débats courants sur la place de la Première dame en politique, comme celui dont la femme de l’ancien président béninois, Rosine Soglo, a fait l’objet. Femme de tête issue d’une aristocratie éclairée, Rosine Soglo a su transformer ses activités caritatives en tremplin politique, constituant l’unique base politique de son mari, le président Nicéphore Soglo. En 1994, alors que le parti présidentiel avait implosé sous l’effet d’irréductibles divisions, elle appela publiquement son mari à rejoindre son organisation politique. S’ensuivit « un choc », comme l’écrit Emile Tozzo :

« Certains hommes politiques résistèrent, dans un premier temps, à l’idée de se soumettre à une femme, fut-elle l’épouse du chef de l’État. Mais par la suite, plusieurs partis se sabordèrent, parfois à contrecœur, pour se conformer cet appel. »

Entretiens secrets

Les résistances à l’influence des femmes politiques signalent l’importance de leur entregent, non seulement quand il s’agit de mobiliser les masses, mais aussi dans la résolution de conflits internes à l’élite gouvernante.

Ayant préalablement écrit sur l’importance politique des femmes africaines, tantôt craintes ou courtisées, prenons ici en exemple le rôle prenant de l’ancienne Première dame kenyane et mère du Président fraîchement réélu Uhuru Kenyatta, Mama Ngina. Pas plus tard qu’en janvier 2017, alors que la campagne se préparait, celle-ci a conduit des entretiens très secrets avec l’ancien chef de l’État Daniel arap Moi, avec l’espoir de pouvoir assurer à son fils le soutient du parti KANU alors dirigé par le fils du Président Moi, Gideon. Depuis l’accession de son mari Jomo Kenyatta à la présidence en 1964, Mama Ngina est donc restée un acteur incontournable de la politique kenyane.

Une telle influence témoigne également de la fusion qui s’est opérée entre famille et politique. S’il était évidemment faux de dire que les Premières dames en sont la cause, elles peuvent toutefois révéler des faiblesses d’un système de pouvoir centré autour de la figure d’un seul homme. En 2004, les chercheurs Christine Messiant et Roland Marchal observaient déjà que « le rôle croissant de la Première dame accompagne en parallèle le délitement du contrat social, l’autonomisation du pouvoir du Président par rapport aux clans et la montée de la prédation organisée par sa famille ».

Dynamiques familiales

Derrière la personnalisation du pouvoir – ce qui ne veut pas dire que les institutions étatiques sont faibles, mais plutôt qu’elles sont structurées autour de quelques personnalités influentes –, les dynamiques familiales peuvent apparaître comme les plus sûres. Ce qui explique l’influence politique de Premières dames comme Mama Ngina (Kenya), Rosine Soglo (Bénin), Simone Gbgagbo (Côte d’Ivoire) ou encore Jane Museveni (Ouganda). Toutes ont été – et sont pour certaines encore – à la fois organisatrice de campagnes politiques, faiseuses de réseaux de clientèle et premières confidentes.

Les époux Mugabe, en novembre 2017, juste avant la chute. Jekesai Njikizana/AFP

Si l’ascension de Grace et la chute de Robert Mugabe illustrent parfaitement le risque d’une trop forte « familiarisation » du pouvoir, la fusion entre famille et politique ne se substitue pas aux institutions étatiques, mais cherche à les infiltrer. On pourrait argumenter que Grace n’a, finalement, pas tenté de coup d’État mais a été le symptôme d’une crise profondément institutionnelle : celle de la succession de Mugabe à l’heure où toute perspective de renouvellement démocratique était, et reste inconnue.

Grace était, en quelque sorte, le symptôme d’un dilemme bien connu des États africains postcoloniaux : celui de la survie politique par le repli familial (avec toute la dimension économique que la famille implique), ou celui du renouvellement par l’ouverture sur un futur incertain.

Quant à la place des femmes en politique au Zimbabwe, celle-ci demeure précaire. Ces dernières sont encore sous-représentées dans la nouvelle administration d’Emmerson Mnangagwa – seulement quatre femmes ministres sur plus d’une vingtaine de ministères, et depuis 2013, environ 35 % des sièges parlementaires occupés par des femmes – malgré des dispositions constitutionnelles qui requièrent une plus grande parité des genres. La lutte doit continuer pour amener une représentation des femmes en politique plus équitable, pour faire cesser les stéréotypes sur l’inaptitude des femmes à gouverner et pour démonter l’idée que seuls les « vrais hommes » sont dignes du pouvoir.

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