Grand Paris, Donald Trump et les fab labs

L'assemblée des participants au lancement de l'association Fab City Grand Paris, à Volumes (Paris XIXᵉ). @baptistebernie2

Quel rapport entre le Grand Paris, l’élection de Donald Trump et les Fablabs ?

Le mouvement des fab labs s’étend, et les Fab Cities proposent de créer un réseau de mégapoles localement productives, mondialement connectées. Le 15 novembre 2016, étaient présentés les statuts de l’association Fab City Grand Paris.

Transformer le Grand Paris en Fab City

Cette association a plusieurs objectifs.

Le premier est de court terme (deux ans tout de même !) : préparer la conférence Fab Cities 2018, qui aura lieu après Fab14 (conférence des fab labs qui se déroulera à Toulouse).

Le second est à plus long terme (20-30 ans ?). Il s’agit d’accompagner la transformation du Grand Paris en « Fab City ». En résumant un peu vite, le concept de Fab City est la transposition à la fabrication de ce qu’est l’idée de Smart City pour l’énergie : une ville dans laquelle chaque citoyen deviendrait producteur et consommateur de ce dont il a besoin. Cette utopie semble rendue accessible par les réseaux Internet, le triomphe des logiciels libres, la diffusion de machines Open Source. Comme la Smart City, la Fab City se veut écologique grâce à la circularisation de l’économie (on recycle tout) et autonome.

Le modèle « DIDO » (data in, data out) des Fab City remplacerait le modèle « PITO » (product in, trash out). Note blanche Fab City par Tomas Diez

On peut avoir des réticences, pour des raisons physiques, technologiques ou économiques. Ce sont des enjeux sur lesquels nous reviendrons ultérieurement. Mais le concept est séduisant : il est déjà appliqué à certains quartiers de Barcelone. Il est promu, partout dans le monde par Tomas Diez, pilier du réseau mondial des fab labs, urbaniste et designer. De nombreuses villes souhaitent adopter la démarche, et en particulier Paris.

L’objectif est donc de produire localement, au sein du tissu urbain, de quoi satisfaire la population. Sont explicitement visés : énergie, nourriture, objets manufacturés. On y voit que des avantages : meilleure exploitation des ressources, réduction des déchets (et des impacts environnementaux en général), libération des espaces naturels de l’empreinte humaine, meilleure résilience (économique, climatique, sécuritaire). L’hypothèse implicite est que cela est rendu possible grâce au « branchement » de la ville sur la communauté Open Source mondiale : les codes, les données voyagent (avec une empreinte nulle ?), sont partagés en confiance.

Au delà de la soupe de mots-clés que cela constitue, où est donc le problème me direz vous ?

Connectées, mais à qui ?

Le problème est dans le slogan : locally productive, globally connected, et l’imaginaire sous-jacent qu’illustre bien l’image choisie en bannière du site web Fab City.

La bannière du site de l’initiative Fab City : les mégapoles, lumières du monde plongé dans l’obscurité comme métaphore politique ?

La réunion de l’association Fab City Grand Paris a eu lieu le lendemain de la publication des résultats de l’élection américaine. Ce résultat est assez largement perçu comme la manifestation de la déconnexion des élites des côtes des USA, riches, mondialisées, éduquées et progressistes, mobiles mais écolos, densément urbanisées, d’avec leur Hinterland, en récession, rustre et rétrograde, pollueur et campagnard.

Les cartes des états remportés par chacun des deux candidats suggèrent en effet une vraie rupture.

L’« archipel » du vote Clinton. T. Wallace, _New York Times_.

Et cela n’a pas manqué ! Dans les jours qui ont suivis, Gaspard Koenig a généralisé l’analyse, en faisant le parallèle avec le Brexit et la montée des populismes en Europe. Partout dans le monde, se creuserait le fossé entre d’un côté, une jeunesse multiculturelle, les GAFA et start-up de la nouvelle révolution industrielle ; de l’autre, les tenants blancs de la Nation, des industries dépassées et désormais donc, inutiles…

Le diagnostic frappe par sa généralité. Mais Tocqueville nous a prévenus : on est toujours trop facilement séduit par les diagnostics généraux. Par ailleurs, Manouk Borzakian (géographe à l’EPFL) a rapidement souligné que les villes américaines où Trump n’a pas gagné ont tout de même voté à 35 % pour lui… Et que les campagnes ont tout de même voté un peu Clinton aussi. Gardons-nous donc de tout simplisme.

Cette question est cependant cruciale et appelle à affiner la façon de parler des Fab Cities.

Une ville connectée à l’échelle mondiale, mais autonome et déconnectée de son environnement immédiat, c’est l’assurance d’un rejet au moins par le « hinterland », et peut-être aussi par les banlieues ou les 35 % précités d’urbains qui restent exclus de la mondialisation (proportion à discuter bien sûr).

Se retrousser les manches

Plusieurs tâches urgentes s’imposent.

Il nous faut bâtir un discours « inclusif » sur les Fab Cities. Le concept, né dans le cercle restreint de la FabAcademy me semble très techniciste, très focalisé sur la technologie et l’économie des projets. Si l’on veut parler de développement durable, au-delà du pilier environnemental (évident) et du pilier économique, n’oublions pas son troisième pilier : le social. L’association Fab City Grand Paris ne devrait pas avoir de mal à développer un tel discours car elle est elle-même constituée d’associations diverses. Garder la ville high-tech connectée au commun des mortels passe aussi par l’éducation et la formation du plus grand nombre (et pas juste d’une élite).

Ensuite, nous devons lire (ou relire) les nombreux travaux qui ont déjà été conduits par les communautés scientifiques sous l’angle de l’aménagement du territoire à plusieurs échelles : géographes, sociologues, écologues, on pense notamment à Pierre Veltz (la grande transition)

Enfin, il nous faut construire une vision interdisciplinaire partagée par le plus grand nombre, pour identifier les limites et les potentiels blocages de ce projet ambitieux. Il ne faudra pas se tromper de cible ou décevoir, car il n’y aura pas de deuxième tentative.