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Grand Prix de la BD d’Angoulême, symbole de la résistance à la féminisation de la culture

« Assez, femme ! Ton raisonnement n'intéresse personne ! » Tom Simpson/Flickr, CC BY-NC-ND

Devant l'indignation générale, le festival d'Angoulême a annoncé qu'il revoyait sa sélection pour le grand prix… afin d'y inclure des femmes. Initialement, en effet, cette liste comprenait 30 auteurs exclusivement masculins. Ce choix relevait-il d’une discrimination délibérée ou d’un malencontreux oubli qu’il existe des dessinatrices de qualité ? Finalement peu importe car le message était celui-ci : aux yeux du festival, il n’existe aucune auteure de BD, dans aucun pays du monde, méritant de recevoir le grand prix pour l’ensemble de sa carrière.

L’absence de femme sur cette première liste – il n’y en avait deux en 2014 et seules deux ont été primées en 43 ans ! – ne choquait pas les responsables. C’est révélateur de l’impunité d’une domination masculine qui affiche sa résistance au changement, au partage du pouvoir, des scènes, des honneurs et des ventes d’albums. Il importe en effet que les réseaux et les stars de la BD restent masculins. Alors que le festival d’Angoulême fait l’effort de la diversité, de l’ouverture aux auteurs étrangers et aux petits éditeurs, dans un volontarisme affiché et revendiqué de mixité sociale, les femmes sont cantonnées à la marge.

Ce patriarcat est montré du doigt par de nombreuses dessinatrices, mais il est aussi dénoncé par des dessinateurs. Plusieurs auteurs de renom (Riad Sattouf, Joann Sfar, Daniel Clowes, etc.) se sont ainsi désolidarisés du grand prix alors qu’ils figuraient sur la liste des 30. Joann Sfar est allé jusqu’à publier une tribune sur le Huffington Post pour dire son effarement devant ce choix d’un jury « anachronique » et pour qualifier le festival d’Angoulême de manifestation « quasi féodale ». Il écrit ainsi : « je ne veux simplement pas participer à une cérémonie qui est à ce point déconnectée des réalités des bandes dessinées actuelles. Trente noms sans aucune femme, c’est une gifle à celles qui consacrent leur vie, à créer, ou à aimer les bandes dessinées ».

« Je voudrais être désolée, mais je ne le suis pas ! » (Phantom Lady) Tom Simpson/Flickr, CC BY-NC-ND

Le délégué général du festival, Franck Bondoux, a avancé que s’il n’y avait pas de femme dans la première liste des 30 sélectionnés, c’est parce qu’aucune n’a réussi de carrière méritante : « il y a malheureusement peu de femmes dans l’histoire de la bande dessinée », prétendait-il. Dans l’histoire ou dans l’histoire médiatisée ? Et il osait la comparaison avec le Musée du Louvre où les hommes dominent parmi les peintres. Ces propos stupéfiants témoignent d’une méconnaissance totale de la dimension genrée de la culture à travers l’histoire : les femmes sont souvent absentes des musées précisément parce qu’on leur a longtemps interdit d’accéder aux écoles de peinture et d’exposer, bref d’investir l’espace public de l’art. Il en a été de même pour les écrivaines et les compositrices.

Cette histoire qui a consisté à empêcher les femmes de sortir du foyer, de la sphère domestique a laissé des traces, mais ne signifie en aucun cas qu’elles n’avaient pas de talent. Du reste, les expositions se multiplient où l’on peut enfin les découvrir, à l’instar de celle consacrée à Élisabeth Louise Vigée-Lebrun, actuellement au Grand Palais à Paris. L’argument du mérite est insultant pour les dessinatrices, aujourd’hui très nombreuses et auteures à succès. Il l’est pour toutes les artistes.

Illustration pour « En jeter » par Florence Cestac dans le Petit Larousse 2010.

L’immense majorité des médiateurs de la culture sont des femmes (bibliothécaires, enseignantes, attachées de presse, etc.), mais, comme dans tout autre domaine, voire plus, le sommet de la hiérarchie est masculin. Le plafond de verre, encore. Et qu’on ne dise pas que c’est aux femmes « d’oser » : il faut aussi accepter de leur laisser une part du gâteau.

Censée véhiculer par excellence la démocratie et la méritocratie, la culture (il en va de même du sport) se cache souvent derrière ces valeurs abstraites, ce qui lui permet de ne pas se les appliquer à elle-même. Le monde de la culture est l’un des moins paritaires qui soient. On se souvient des messages outrés des directeurs de théâtre et de festival, en 2013, qui avaient refusé que davantage de femmes intègrent leurs rangs. Philippe Caubère avait ainsi déclaré : « la parité, si elle a un sens pour ce qui concerne la direction administrative, n’en a plus aucun dès qu’il s’agit d’art ». Nous voulons rester entre hommes, car l’art est une chose sérieuse !

The woman’s touch… la touche féminine qui manque à Superman. Tom Simpson/Flickr, CC BY-NC-ND

Or la culture doit être exemplaire, aux yeux de tous et notamment de la jeunesse qui a besoin de modèles pour se projeter dans l’avenir : si l’on ne cesse de répéter aux filles que leur place dans l’espace public est illégitime, qu’elles n’ont pas droit de cité dans la cour des grands, qu’elles peuvent dessiner, jouer aux jeux vidéo, en créer même, écrire des pièces de théâtre, mais à condition que cela demeure un amusement et qu’elles restent dans leur chambre, c’est non seulement indigne, mais c’est aussi se priver de talents.

L’influence négative que cette première sélection du grand prix d’Angoulême aura sur l’image du festival, y compris à l’étranger, sera peut-être immense. L’ampleur du buzz le dira. En attendant, la multiplication des appels au boycott a fait reculer les organisateurs.