« Green Book » et la question du racisme : un film qui n’est ni tout noir ni tout blanc

Mahershala Ali et Viggo Mortensen dans le film Green Book. Allociné

« Green Book » et la question du racisme : un film qui n’est ni tout noir ni tout blanc

Il n’y a pas de film oscarisé sans sa polémique. Celle qui défraie la chronique au sujet de Green Book : sur les routes du Sud – qui vient de remporter trois Oscars dont celui du meilleur film – concerne la manière dont l’histoire du racisme aux États-Unis y est abordée.

Le scénario relate l’histoire de l’amitié improbable entre deux hommes, l’un Noir – Don Shirley (Mahershala Ali), pianiste de renom – et l’autre Blanc d’origine italienne habitant le Bronx – Tony Vallelonga dit Tony Lip (Viggo Mortensen) –, embauché par le premier comme chauffeur et garde du corps pour un périple qui les mène sur les routes des États du Sud dans l’Amérique ségrégationniste des années 1960. Le film est inspiré de l’histoire vraie de Don Shirley internationalement connu pour ses compositions de musique classique.

Au moment où le monde du cinéma célèbre la récompense de ce film prônant la concorde entre les hommes, c’est surtout dans les communautés noires des États-Unis qu’on dénombre les critiques les plus virulentes à son égard, à commencer par la famille du légendaire Don Shirley qui dénonce un traitement biaisé de l’histoire et surtout le point de vue essentiellement « blanc » par lequel l’histoire est rendue à l’image. Mais l’une des réactions les plus significatives nous vient du réalisateur, producteur et scénariste américain Roger Ross Williams, oscarisé en 2010 pour un court-métrage documentaire « Music by prudence ».

Sur son compte Facebook, le réalisateur s’exclame : « Nos histoires et notre Histoire nous ont toujours été volées et racontées à travers une optique blanche, et ce film en est le dernier exemple en date d’Hollywood. »

À titre d’exemple et pour mettre en perspective ce phénomène qualifié d’« appropriation culturelle » sur fond de problématique raciste, l’année dernière, le spectacle SLÀV du metteur en scène canadien Robert Lepage a soulevé une polémique similaire. Cette odyssée théâtrale mettant en scène la vie des esclaves dans les champs de coton dans les années 30 a été accusée de raciste. Ce que l’on reproche principalement au metteur en scène est d’avoir « whitewash[é] », c’est-à-dire d’avoir blanchi un pan de l’histoire douloureuse des Noirs.

Cette polémique, à travers l’exemple du film Green Book, rend compte de la complexité du problème du racisme s’invitant même dans les œuvres d’art ou culturelles censées dénoncer cette idéologie.

Pour que la polémique n’atténue pas la teneur de l’œuvre, il semble utile de revenir sur les phénomènes de racialisation que le film met en lumière. Parmi les procédés de racialisation particulièrement pregnants dans l’histoire du racisme aux États-Unis, on peut relever les phénomènes de centration sur la différence et ceux d’essentialisation.

La centration sur la différence

Ce qui frappe les esprits quand on parle de l’histoire du racisme aux États-Unis est le système de ségrégation institué voire institutionnalisé entre 1865 et 1963, système fondé sur la distinction des citoyens dans l’espace selon leur appartenance raciale. Le film, bien entendu, s’en fait l’écho à travers plusieurs scènes de ségrégation, celles classiques des toilettes, de la loge et du restaurant contre lesquelles s’insurge Don Shirley et celles plus violentes de la cabine d’essayage et du bar que l’artiste n’a pas eu d’autre choix que de subir. Ce phénomène de ségrégation trouve sa racine dans le principe de catégorisation qui caractérise les procédés racialistes.

Les études en psychologie sociale mettent en lumière le rôle de la catégorisation dans les phénomènes de racialisation. Le principe d’autopréférence du groupe qui en découle constitue une des sources et origines du racisme dans la mesure où l’ethnocentrisme, ce phénomène anthropologique universel, pousse chaque peuple à vouloir intensifier et protéger ce qu’il considère comme ses traits particuliers. Cette centration sur la différence du groupe s’avère une survalorisation des qualités qui lui sont attribuées de manière exclusive.

L’autopréférence du groupe fait entrer dans un processus inéluctable de création de catégories dont le résultat est la construction de la différence, l’érection des barrières entre le « Nous » et les « non-Nous ». Cette catégorisation dont on peut trouver maints exemples dans l’histoire de l’humanité revient à poser dans la construction sociale de l’ethnicité une distinction fondamentale entre des « natures » supposées opposées et d’inégale valeur : « Nous, les civilisés » opposés à « Eux, les sauvages » ; « Nous, les Blancs » par opposition à « Eux, les Noirs » ;

Le modèle de la séparation des races ou de ce qu’on appelle « la ligne des couleurs » qui apparaît dans plusieurs passages du film est l’un des systèmes de racialisation les plus farouches mis en place aux États-Unis dès les années 1870 à la suite des lois dites Jim Crow.

Il sera exporté en Afrique du Sud où il sera érigé entre 1948 et 1990 en politique de « développement séparé » connue sous le nom d’apartheid.

Préjugés essentialisés

L’essentialisation est la manière de concevoir l’identité d’une personne comme une « essence », comme une disposition naturelle réduite aux attributs de sa catégorie. Elle consiste à tenir pour figés, héréditaires et insurmontables les traits ainsi que les attributs d’un individu définitivement rattaché à un groupe avec qui il partagerait les mêmes caractéristiques indélébiles.

Les préjugés, lorsqu’ils sont très ancrés, entretiennent des liens étroits avec l’essentialisation dont ils constituent la forme la plus raccourcie. Ce qu’on peut appeler les « préjugés essentialisés » apparaissent à plusieurs moments du film au point d’en faire son épine dorsale. La scène où les hôtes, lors d’un banquet très raffiné, annoncent avec suspense à Don Shirley le menu essentiellement composé de poulet qu’ils lui ont concocté pour l’honorer est l’une des plus surprenantes autant pour le pianiste que pour le spectateur. Ce préjugé essentialisé fait écho à une formule encore reçue de nos jours : « les Africains aiment le poulet ». Cette idée contraste avec la scène qui se passe quelques minutes plus tôt dans laquelle Tony Lip fait découvrir à Don Shirley, qui n’en a jamais goûté, les chicken wings en l’obligeant à en manger avec les mains.

L’essentialisation, un des principes les plus caractéristiques des phénomènes de racialisation, est la catégorie qui permet de différencier le racisme de la xénophobie. Les exemples rendant compte de l’essentialisation ne sont pas qu’un simple rejet de l’autre – auquel cas on parlerait de xénophobie –, mais la remise en cause de ce que cet autre est dans son « essence » jugée à l’aune d’un trait ou de son origine.

C’est ainsi qu’aux États-Unis, avec la règle de la goutte de sang, tout individu est catégorisé « noir » dès qu’il a une goutte de sang d’un ascendant africain, quel que soit le degré d’ascendance. Cette règle, adoptée et codifiée principalement dans les États du Sud, a connu sa plus grande influence de 1910 à 1930. Même si elle a disparu des lois, parfois tardivement dans certains États, elle a eu de grandes répercussions sur l’identité.

« Nous sommes tous les mêmes »

Pour calmer les esprits face aux polémiques qui faisaient déjà jour avant la cérémonie des Oscars, le réalisateur Peter Farrelly, lors de son discours de remise de prix, s’est empressé de donner la teneur du film en prononçant le slogan suivant : « Nous sommes tous les mêmes ».

Cette formule souvent prononcée comme un mantra dans des situations de racisme suffit-elle à éveiller les consciences antiracistes ?

La complexité des phénomènes de racialisation montre que la lutte contre le racisme est un travail de très longue haleine. Le racisme génère parfois des mécanismes paradoxaux dans ses manifestations au point où ceux qui l’ont subi peuvent avoir tendance à y avoir recours, fût-ce sous d’autres formes. De Marcus Garvey à Malcolm X, du mouvement Black Power à la politique identitaire prônée par Louis Farrakkan, la lutte des Noirs américains contre le racisme blanc a pris la forme d’un nationalisme ethnique et séparatiste.

Les réflexes d’essentialisation qui sont au cœur des phénomènes de racialisation doivent se garder de rejoindre la création d’œuvres au point de prétendre qu’il faut être issu d’une certaine catégorie, d’un certain groupe, pour prendre la parole sur tel ou tel sujet.

La force du film de Peter Farrelly réside dans un jeu d’équilibre entre la convocation de certains stéréotypes racistes aussitôt déconstruits par le traitement savamment proportionné des scènes induites par le renversement des rôles, l’humour, le rapprochement progressif des deux hommes et leur personnalité respective. Si le rôle du cinéma est de capter la réalité afin de nous la renvoyer dans son miroir réfléchissant, ce film doit nous rappeler la permanence du racisme que les situations de crise comme celle que nous vivons actuellement tendent à réactiver.