Haïti brûle: au-delà du manque de carburant, les pannes de courant alimentent le mécontentement

Des protestataires fuient les forces policières qui leur tirent dessus, lors d'une manif à Port-au-Prince demandant la démission du président Jovenel Moise. Parmi les mécontentements,
les pannes de courant qui se répètent de plus en plus en Haïti et symbolisent la perte de pouvoir du peuple. AP Photo/Dieu Nalio Chery

Haïti brûle: au-delà du manque de carburant, les pannes de courant alimentent le mécontentement

Haïti s'est enflammée ces dernières semaines. Une crise politique a déclenché des protestations anti-gouvernementales et contre la corruption qui sévit. Le gouvernement canadien a été forcé d'évacuer ses ressortissants coincés là-bas.

La hausse du prix du carburant est souvent pointée du doigt comme la cause principale de ces émeutes. Cette hausse, accompagnée d'une pénurie de carburant de plusieurs semaines, a mené au rationnement et à la fermeture des stations d’essence dont les réserves se sont épuisées. Mais elle a aussi une autre conséquence: des pannes de courant à répétition.

La société de service électrique d’Haïti a en effet annoncé qu’elle réduit encore la production. La mesure survient après une série de pannes de courant à travers le pays, certaines ayant duré des semaines.

Haïti dépend des importations de carburant, et le réseau électrique national est peu développé et inefficace. Les infrastructures déjà fragiles en Haïti ont été endommagées par une série de catastrophes naturelles. Mais, pour plusieurs Haïtiens, les pannes de courant ne sont pas juste le résultat de la vulnérabilité du pays; elles sont aussi un symbole de crise politique.

Pannes continuelles à Haïti

Les pannes de courant sont des phénomènes attendus en Haïti. Quand elles surviennent inévitablement, on évoque rapidement l’incapacité du gouvernement d’offrir les services essentiels.

Le président haïtien Jovenel Moïse. Les manifestants réclament sa démission. (AP Photo/Dieu Nalio Chery)

La majeure partie de l’électricité provient du fournisseur public, Électricité d’Haïti (EDH), qu’on considère comme mal géré et corrompu. Quand les lumières s’éteignent, comme elles le font invariablement, le problème du manque de services devient très visible.

L’électricité est une question politique tendue en Haïti. Seulement quelque 25 pour cent de la population a accès à l’électricité, et ceux qui l’ont en profitent rarement toute la journée, tous les jours. Les entreprises privées et les familles aisées ont recours à des génératrices au diésel pour leur atelier ou leur maison. Les Haïtiens pauvres utilisent du bois, du charbon de bois ou du kérosène.

La plupart des gouvernements ont cherché à élargir l’accès aux sources d’énergie et à en subventionner les coûts. Plus récemment, le président Jovenel Moïse a promis un service électrique « 24 heures par jour » pour Haïti d’ici deux ans. Au lieu de cela, il préside un pays miné par les pénuries chroniques d’énergie.

Argent perdu ou volé

Les tarifs des services publics aux Caraïbes sont parmi les plus élevés au monde. En 2005, le Venezuela a lancé Petrocaribe, une alliance pétrolière visant à réduire les coûts des carburants et à promouvoir la coopération économique.

En vertu du programme, les États membres n’ont payé que de 40 à 70 pour cent du prix des importations pétrolières. Le restant a été reporté, pour être remboursé sur 25 ans à un taux d’intérêt annuel d’un pour cent. Les fonds des ventes pétrolières devaient être engagés dans des programmes de développement social.

La pénurie actuelle de carburant en Haïti n’est qu’une partie d’une histoire plus vaste concernant les retombées de la crise au Venezuela. En 2017, le Sénat haïtien a publié un rapport alléguant que 1,7 milliard de dollars du fonds Petrocaribe avait été perdu ou volé et que le programme avait cumulé des dettes allant jusqu’à 2 milliards de dollars US.

Un audit publié récemment mené par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif d’Haïti a confirmé ces allégations et a ajouté que plusieurs des projets de développement commandités par le fonds de Petrocaribe n’avaient jamais été terminés ou n’avaient jamais existé.

Des résidants marchent à travers les barrages dressés par des opposants au gouvernent à Port-au-Prince en novembre 2018. Les manifestants réclamaient la démission du président pour n’avoir pas enquêté sur le scandale de Petrocaribe. (AP Photo/Dieu Nalio Chery)

Le scandale de Petrocaribe et la crise de l’énergie ont suscité de nouveaux appels à la privatisation du secteur énergétique haïtien. Haïti a été forcé de mettre un terme à sa participation à Petrocaribe; le pays achète maintenant son pétrole de fournisseurs américains, en dollars US, poursuivant un programme de longue date de l’impérialisme énergétique américain dans la région.

Si on se fie aux nouveaux prix du carburant imposés par le Fonds monétaire international l’an dernier, la privatisation et la libéralisation du secteur énergétique à Haïti rendront la vie encore plus chère pour la plupart des gens et le pays plus dépendant et plus endetté vis-à-vis les puissances étrangères.

C’est une situation qui n’est pas sans rappeler Porto Rico, où l’endettement et les catastrophes ont contribué à instaurer une série de programmes néolibéraux d’ajustement structurel après le passage de l’ouragan Maria.

Perte de pouvoir

En créole haïtien, le mot pour panne de courant est blakawout. Il réfère à la coupure du courant électrique, mais comme son équivalent anglais, il peut être aussi utilisé pour parler d’un état physique.

À Port-au-Prince, il est fréquent d’entendre les gens parler de pannes de courant de différentes façons.

Lorsqu’on dit en anglais qu’une personne peut souffrir d’un « blackout », soit une perte de conscience, les Haïtiens pourraient dire qu’ils « vivent dans un blackout », une phrase qui exprime une perte plus généralisée d’énergie physique et sociale.

Parfois, ils font allusion aux pannes de courant pour se plaindre du gouvernement et du manque de services essentiels. D’autres fois, les pannes de courant éveillent le souvenir de la répression des forces militaires et paramilitaires haïtiennes, qui souvent coupaient le courant des quartiers avant d’y effectuer des incursions violentes.

Des vendeuses de rue portent des épices et des marchandises en équilibre sur leur tête en se rendant au marché de Kenscoff, en Haïti. Les Haïtiens se plaignent du manque de services essentiels dans leur pays. (AP Photo/Dieu Nalio Chery)

Parfois, les gens disent que quand il y a une panne de courant, ils ne peuvent simplement « rien faire » du tout, comme si le manque de lumière et de courant électrique n’était que le symptôme visible d’un état plus général — la perte de pouvoir.

Pour plusieurs Haïtiens, les pannes de courant ne témoignent pas seulement d’une crise politique, elles symbolisent aussi leur sentiment d’avoir perdu leur pouvoir politique. En ce sens, les pannes de courant ne sont pas uniquement dues à un gouvernement faible. Elles sont le symptôme d’une crise de souveraineté plus profonde, alors que le peuple haïtien continue de lutter, encore, pour la démocratie, l’autonomie et l’autodétermination.

This article was originally published in English