Hétérodoxes contre orthodoxes : zéro partout chez les économistes

Image de The Phoenix (1895), Cumberland University (Lebanon, Tenn.) Yearbooks. Internet Archive/Flickr

Il y a un an paraissait le livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg, « Le négationnisme économique », réédité aujourd’hui en livre de poche. Cette publication a donné lieu à un déballage public chez les économistes, qui perdure encore aujourd’hui, en témoigne la « Lettre ouverte à Pierrot la Science », publiée récemment par Denis Clerc dans le magazine mensuel _Alternatives Économiques.

Des tensions autour de certains thèmes

Depuis longtemps, certaines approches ou théories, telles que la monétarisation des services fournis par la nature, l’usage des prix comme signal de la rareté, ou le recours au marché comme solution aux problèmes environnementaux et à la gestion des ressources naturelles cristallisent les tensions.

Ainsi, lors de la COP21 qui a débouché sur l’accord de Paris, de vifs débats sur l’opportunité (ou l’irréalisme) d’un prix unique du carbone avaient émergé.

À intervalles plus ou moins réguliers, les orthodoxes et hétérodoxes s’écharpent sur des sujets encore plus divers et variés que cette courte liste le laisse paraître. Les uns considèrent que les autres sont des « scientistes » aveugles et arrogants, les autres affublent les uns de « négationnisme » dangereux face aux évidences chiffrées.

Notre discipline n’a pas besoin de cela car elle souffre déjà d’un grand manque de crédibilité scientifique et sociétale. Cependant une question se pose : qu’est-ce qu’un orthodoxe ? Qu’est-ce qu’un hétérodoxe ?

Méthodologie, idéologie, épistémologie/histoire économique : ces trois critères permettent de mieux appréhender l’hétérogénéité au sein des économistes, mais quand on les regarde de près, ils rendent ces deux familles d’économistes caduques et subjectives.

Hétérodoxes, orthodoxes : difficile de les reconnaître

Trois exemples soulignent cette subjectivité.

Certains économistes, par exemple Thomas Piketty, sont parfois présentés comme hétérodoxes alors que leur carrière est jalonnée de travaux utilisant méthodes quantitatives et modélisation, et ont publié dans les plus grandes revues prétendues orthodoxes.

D’autres spécialistes, à l’instar d’Esther Duflo, ne se risquent même pas à se placer dans un tel débat et se limitent volontairement à des discussions sur les méthodes.

À l’opposé, des « hétérodoxes » prennent comme exemples ou modèles des économistes récompensés par le prix Nobel (A. Deaton, P. Krugman, E. Ostrom, A. Sen, G. Stiglitz…) pour démontrer la vacuité d’hypothèses néo-classiques ou de certaines méthodes expérimentales. La Banque de Suède n’est pourtant pas connue pour son hétérodoxie…

D’autres économistes peut-être plus radicaux dans leurs approches et la remise en question des dogmes, comme Gael Giraud ou Matheus Grasselli (Fields Institute), utilisent des mathématiques beaucoup plus avancées que la plupart des économistes orthodoxes.

De nombreux hétérodoxes ou post-keynésiens peinent toutefois à publier dans des journaux de qualité du fait de l’originalité des approches et de la remise en cause de certains dogmes historiques pourtant reconnus comme faux par de nombreux économistes néo-classiques (forme de la fonction de production, rôle de la monnaie, consistance flux-stocks ou encore phénomène d’émergence pour n’en citer que certains).

Finalement, les méthodes plus discursives ou littéraires n’ont pas moins de légitimité par essence. La principale raison pour laquelle nous estimons que cette opposition entre prétendus orthodoxes et hétérodoxes n’est pas valide repose donc selon nous sur de nombreuses dimensions.

Hétérodoxie mineures, majeures et nouvelles approches

Concernant les méthodologies : économétrie, expérimentation, modélisation théorique et simulations ; par ces approches, les prétendus orthodoxes cherchent à approcher la scientificité des sciences dites dures, suivant l’approche épistémologique des sciences de K. Popper et son rationalisme critique basé sur la réfutabilité des hypothèses par l’expérimentation.

Toutefois, I. Lakatos et T. Kuhn ont approfondi cette approche, distinguant

« dans un paradigme ou programme de recherches un « noyau dur » d’énoncés non soumis à réfutation, une « ceinture protectrice » d’hypothèses auxiliaires soumises à réfutation, et une heuristique positive visant à enrichir le paradigme, mais sans remettre en cause son noyau dur. Il convient donc de distinguer les hétérodoxies mineures compatibles avec le noyau dur de l’orthodoxie et les hétérodoxies majeures ou radicales qui remettent en question ce noyau dur. »

Par définition, toute nouvelle théorie (exemples de la physique classique dominée par la pensée de Galilée et Newton, avant d’être supplantée par celle d’Einstein) est une hétérodoxie et sera validée à condition qu’elle soit cohérente avec le paradigme central fondateur de la science contemporaine. Paul Feyerabend ira encore plus loin en constatant que le savoir scientifique procède souvent davantage de l’accord entre les membres d’une communauté que de faits et de preuves incontestables.

Hypothèses et doxa

Dans cette optique, le chercheur « orthodoxe » se focalise sur des éléments qu’il juge importants, en mettant de côté tout un ensemble de facteurs. Ainsi, comme l’écrit Jean Tirole dans son ouvrage « Économie du bien commun », l’économie adopte une démarche scientifique en partant d’hypothèses explicitées, utilisant une méthode déductive pour obtenir des conclusions qui seront finalement testées par des approches empiriques variées.

Cependant la complexité de la nature humaine les empêche d’atteindre cette scientificité sur le plan des résultats. L’économie n’est pas une science exacte au sens où ses prédictions ne sont pas toujours précises et où aucune loi ne s’avère immuable.

L’économie expérimentale, qui vise à mettre artificiellement les sujets dans des situations comparables à celle de la vie courante, doit garder conscience qu’il est impossible de reconstituer la plupart des environnements complexes au sein desquels les individus prennent des décisions.

De même, l’économétrie moderne permet aujourd’hui une identification très fine des effets, mais les expériences contrôlées aléatoirement (ou dites « randomisées », inspirées des tests de traitements médicaux) et les expériences dites naturelles comportent de nombreuses limites, connus des chercheurs qui les pratiquent (P. Cahuc et A. Zylberberg n’en faisant d’ailleurs pas partie, en tant que théoriciens).

Allers-retours entre simplification et complexité

C’est pourquoi un exercice d’économie quantitative sérieux ne peut se faire sans de constants allers-retours entre la simplification des modèles, la validation empirique des résultats théoriques, et la complexité de la réalité. En parallèle, les travaux qui n’ont pas recours aux méthodes quantitatives de l’économie dite orthodoxe présentent souvent l’intérêt d’une analyse historique et holiste, plus globale, des sujets étudiés.

Ils permettent de prendre un recul que les travaux quantitatifs n’ont pas toujours, et de réfléchir en dehors d’un cadre d’analyse parfois trop rigide. Au total, alors que dans les sciences dites dures, les différents paradigmes se succèdent, voire se chevauchent, ils coexistent en permanence dans les sciences sociales.

Si la complémentarité entre les deux approches semble évidente, pourquoi les opposer ? Si les différentes méthodes sont utilisées par des chercheurs ayant différentes idéologies, cela ne constitue pas un critère discriminant.

Un dialogue constructif entre prétendus orthodoxes et hétérodoxes serait plus utile que des invectives et de futiles batailles de chapelle. Ce constat porte également dans le cadre des enseignements en économie, où une diversification incluant davantage philosophie et histoire de la pensée, et n’abrutissant pas les étudiants en économie trop tôt avec une somme de modèles et d’équations complexes, ne devrait plus faire débat.

Est-ce de l’idéologie ?

Enfin, la question de l’idéologie se pose. En France, les orthodoxes seraient par nature (ultra-)libéraux, et les hétérodoxes en appelleraient plus à l’intervention de l’état et à la régulation. Pour autant, on peut appliquer des méthodes quantitatives pour mettre en avant la manière dont les marchés sont défaillants.

Si l’enseignement de la microéconomie s’est toujours focalisé sur le concept de marchés parfaits, c’est pour mieux souligner par la suite les notions d’imperfections de marché et les moyens de les réguler. Comme le soulignent P. Cahuc et A. Zylberberg, les économistes qui utilisent les méthodologies quantitatives occupent un spectre politique et idéologique assez large.

En revanche, il apparaît naïf de croire que le parti pris idéologique d’un chercheur quel qu’il soit n’a pas d’influence sur son sujet d’intérêt, sur son questionnement scientifique et sur sa manière de traiter ses questions de recherche. La recherche en économie s’éloigne ici de la scientificité qu’elle cherche à approcher et les chercheurs se doivent d’avoir la modestie de réfléchir à la manière dont leurs idéologies impactent leurs travaux et être conscients de la manière dont leurs travaux peuvent être utilisés de manière stratégique par les politiques publiques.

Il est ainsi temps d’accepter qu’historiquement les recherches en économie qui ont légitimé les politiques publiques des années 1980 ont servi l’intérêt de certaines classes. La variété des points de vue idéologiques est probablement nécessaire et rend la discipline vivante et intéressante au regard du grand public, mais les différents protagonistes auraient à gagner d’une plus grande humilité et d’un plus grand respect des critiques des autres écoles pour parvenir à un débat constructif.

En finir avec une distinction artificielle

À la vue de ces différents éléments, il semble artificiel de définir deux familles d’économistes, l’une orthodoxe, l’autre hétérodoxe, homogènes et cohérentes.

En revanche, les incapacités de communication, les rancœurs, le mépris des uns, le dédain des autres, les conflits de méthodes d’évaluation et la compétition pour les postes académiques sont bien réels entre ceux qui se placent dans l’une ou l’autre de ces deux familles. Pourtant, la discipline économique et la société dans son ensemble auraient tout à gagner d’un dialogue plus serein et constructif entre les différentes approches méthodologiques et idéologiques.

Chercheurs en économie de l’environnement, où les travaux interdisciplinaires sont de plus en plus fréquents, où les approches diverses se révèlent souvent complémentaires et permettent d’attaquer de nouveaux fronts de sciences, nous pensons que cette synthèse reste possible. Mais nous sommes encore loin du pluralisme dans notre discipline, qui serait utile face aux défis majeurs auxquels l’humanité fera face au XXIe siècle.

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