Hommage à Immanuel Wallerstein, « sociologue monde »

Immanuel Wallerstein a été un infatigable militant, penseur d'un monde plus juste. Pixabay

Il suffit de suivre les réseaux sociaux pour constater l’immense émotion suscitée partout dans le monde par la disparition du sociologue américain Immanuel Wallerstein, le 31 août. À juste titre : c’était un géant de la pensée, une pensée complexe, à la fois engagée et rigoureuse, militante et scientifique, en même temps qu’un homme d’amitié.

Son œuvre, majeure, a concerné d’abord l’Afrique de l’Ouest, postcoloniale, puis est devenue très vite dominée par deux thématiques.

Immanuel Wallerstein (né le 28 septembre 1930, mort le 31 août 2019), sociologue, lors d’un séminaire à l’université européenne de Saint Petersbourg, le 24 mai 2008. Alexei Kouprianov/Wikimedia, CC BY-NC

La première est celle du « système monde moderne », qui l’inscrit dans le compagnonnage de Fernand Braudel, et en fait dès les années 70 un pionnier des analyses sur la globalisation qui se démultiplieront beaucoup plus tard sous d’innombrables plumes. Il critiquera alors la conceptualisation de ces approches, selon lui à dominante néo-libérale, et « très éloignées d’une tentative de repenser le monde dans un contexte global ». Sa seconde approche fut de réunir les sciences sociales, dans une démarche à la fois militante et intellectuelle.

Un système-monde

Sociologue, il a construit le concept de système-monde aussi en historien qu’il est également, développant son étude à travers l’histoire, depuis le XVe siècle, au fil de quatre forts volumes (sur six prévus) qui témoignent de son immense savoir.

Proche de l’idée d’économie-monde chère à Braudel, le système-monde moderne de Wallerstein a eu des centres, des semi-périphéries et des périphéries, variant dans le temps, et n’a cessé de s’étendre depuis l’Angleterre et l’Europe du Nord-Ouest pour aujourd’hui devenir réellement mondial.

« Penser globalement est donc essentiel », déclarait-il en 2013 dans un entretien pour la revue SOCIO. Wallerstein n’a pas eu le temps d’aller au terme de cet ensemble monumental – et ce n’est pas faute d’y avoir consacré beaucoup de son temps et de son énergie.

Je le revois encore, travaillant aux derniers volumes de ce travail, tout au long de ses séjours dans les murs de la FMSH, à son bureau – car il aimait séjourner à Paris-, arrivé tôt le matin, se contentant d’avaler un sandwich à midi pour repartir tard le soir. Ce qui ne l’empêchait pas d’être disponible pour des échanges d’idées avec de nombreux visiteurs.

Wallerstein sur la pertinence de certaines analyses marxistes à l’époque contemporaine (en anglais).

Cette recherche savante était portée par des catégories largement marxistes : Immanuel Wallerstein était convaincu qu’un jour ou l’autre, le système-monde actuel, capitaliste, toucherait à sa fin, et il s’intéressait beaucoup à la baisse tendancielle du taux de profit et à la crise du capitalisme. Ce qui lui a valu la critique de la part des tenants des Cultural Studies qui lui reprochaient de donner trop d’importance à l’économie, et pas assez à la culture.

Historien, sociologue, Immanuel Wallerstein était aussi partie prenante du mouvement général des idées et de son épistémologie, bien au-delà de ses propres recherches. Il détestait les frontières disciplinaires rigides, et en appelait à des « sciences sociales historiques » capables de penser à la fois les structures et le changement.

Un militant de la réunification des sciences

Il militait pour réunifier intellectuellement le monde du savoir, et en finir avec la division héritée du XVIIIe siècle entre science et philosophie. Il était aussi très sensible au recul que signifie la quasi-hégémonie de l’anglais dans la vie des idées – « que l’anglais soit lingua franca réduit la complexité de la discussion » disait-il dans le même entretien.

Et il savait, si on peut dire, mouiller la chemise. Il a aussi piloté, sans se mettre en avant, la publication issue d’un groupe de travail qui aboutira à l’important Rapport Gulbenkian : Ouvrir les sciences sociales, paru en 1996 et traduit par… Sophie et Jean‑Michel Blanquer.

Il intervenait constamment dans le débat public, écrivait régulièrement sur un blog, prenait des positions sur la vie universitaire ; il a créé l’important centre de recherche Fernand Braudel à l’université de Binghampton. Il a aussi accepté, parmi d’autres responsabilités institutionnelles, d’être président de l’Association Internationale de Sociologie. Et il n’a jamais cessé d’être un militant disponible, y compris en se rendant au Chiapas à l’invitation du mouvement zapatiste, ou en participant à plusieurs forums altermondialistes, par exemple en signant le manifeste de Porto Alegre lors du Forum social mondial de 2001.

Immanuel Wallerstein, captation en français, lors d’une conférence au Mucem, 2017.

Un partisan de l’échange

Immanuel Wallerstein n’était pas de ces chercheurs qui ne discutent que dans des cercles fermés, et à maintes reprises, il a participé à d’importants échanges, dont on trouve la trace dans plusieurs ouvrages, notamment ceux rédigés avec Samir Amin, Giovanni Arrighi et André Gunther Franck, avec Étienne Balibar, et, dernier en date, fruit d’une série de trois conférences qu’il avait données dans le cadre du Collège d’études mondiales de la FMSH, un livre collectif sur l’avenir de la gauche mondiale.

On n’en finirait pas de décrire l’une après l’autre les diverses facettes de celui qui fut aussi un universitaire hors pair, un mari et père de famille aimant, et un merveilleux ami. Il l’a été avec moi personnellement, et ma dette à son égard est considérable : il m’a invité à participer à un programme de recherche où il m’a confié le soin de traiter des mouvements sociaux, m’a fait confiance au sein de l’Association internationale de sociologie, où il m’a fait rentrer pour la première fois au Comité exécutif, ou en m’embarquant avec notre ami commun le sociologue Craig Calhoun dans l’aventure peu banale du Forum Iaroslavl, le « Davos russe », organisé à l’invitation du vice-président Medvedev et dont il était la vedette.

Il a été aussi, et surtout, pour l’institution que je dirige, la Fondation Maison des sciences de l’Homme, de fait plus qu’un ami, un soutien décisif, venant à sa rescousse et donnant de la voix dans les médias lorsque des projets techno-bureaucratiques de délocalisation menaçaient son existence, et, plus tard, acceptant de présider l’Association des amis de la FMSH.

Sa disparition est une perte cruelle pour ses proches, mais aussi pour les sciences sociales, et pour la vie intellectuelle plus généralement, qui lui doivent tant. Il nous manque.