Hommages à Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday : l’âge d’oraison d’Emmanuel Macron

Des disparitions parallèles qui ont donné lieu à la célébration d'une France fictive. Georges Seguin / Georges Biard / Wikipedia, CC BY-NC

Avec la mort de Johnny Hallyday, suivant de si près celle de Jean d’Ormesson, la France semble avoir amorcé une nouvelle séquence mémorielle. Ces deux personnalités occupaient l’avant-scène médiatique et culturelle en France depuis les années 60 : nul doute que, dans notre mémoire collective, le souvenir de l’un s’associera à celui de l’autre. Mais au-delà du hasard des circonstances, quoi de commun entre l’écrivain pléiadisé et le rocker ? a priori, ce sont là deux France que rien ne rapproche. D’un côté l’aristocratie lettrée, à laquelle s’attachait toute la trajectoire familiale et personnelle de Jean d’Ormesson ; de l’autre la « France d’en bas », celle du loubard devenu figure de proue du rock français, et dont les références appartiennent à la culture de masse anglo-saxonne. Et pourtant c’est précisément la complicité de ces deux mondes, voire leur collision, que révèle la simultanéité de ces deux décès.

D’un côté, Johnny a nationalisé et donné une légitimité culturelle à une forme d’expression perçue comme mineure et étrangère ; il inscrit la figure du « rocker » dans un Panthéon français, qui reste très marqué par l’importance symbolique de la littérature.

D’Ormesson, lui, a contribué, au fil de ses interventions dans les médias, à populariser et démystifier la littérature, forme ressentie comme spécifiquement nationale et élitiste. Il a rendu la figure du « grand écrivain » télévisuelle : à l’aise dans l’univers du spectacle, il est le premier écrivain rock star. La comparaison va plus loin : pour faire de Johnny une icône nationale et l’expression d’un vieux fonds français, il a fallu en faire un personnage de roman. Il a fallu, pour que Jean‑Philippe devienne Johnny, passer du côté de chez Jean.

Le roman de Johnny

La biographie de Johnny se prête au romanesque. Elle s’inscrit dans une tradition littéraire : celle du héros pauvre, venu de nulle part, s’imposant par son culot à un monde qui rejette à la fois ses origines, sa culture et son langage. Caractéristique importante, et infiniment ressassée dans sa biographie, Johnny est aussi le fils d’un père absent. Marthe Robert avait montré qu’en découdre avec la figure paternelle est justement ce qui distingue le héros de roman moderne : « bâtard oedipien », ce héros démocratique s’emploie à plier le réel à ses désirs, à effacer la médiocrité de sa naissance, à tuer le père. Jean‑Philippe Smet, s’inventant un père américain, suit ce modèle transgressif à la lettre.

Il aurait pu en rester là, devenir le patriarche démodé de la sous-culture yé-yé. Mais son destin est autre : comme beaucoup de héros de fiction, il se joue des frontières sociales. Grâce à des passeurs comme Jean‑Luc Godard, Nathalie Baye ou Philippe Labro, son image s’intellectualise, son public s’élargit. Il est mis en fiction par Daniel Rondeau (L’Age-déraison, 1982), et lyriquement célébré par Lucchini qui partage avec lui l’affiche d’un film sur sa propre légende.

Johnny avait toujours été un personnage de roman : l’hommage populaire de samedi n’a fait que le rappeler fortement. Le président Macron, sur le parvis de la Madeleine, avait ouvert le bal : Johnny est une « force qui va » – référence au Hernani de Victor Hugo. Hugo qui sera comme la divinité tutélaire de toute cette cérémonie : aucun commentateur n’a manqué la comparaison entre les funérailles du rocker et celles de l’homme de lettres, en 1885.

L’oraison de Daniel Rondeau file l’allégorie : elle célèbre un « Johnny Gavroche », nourrissant « sa propre soif de poésie » en mêlant des « vies de misérables à la sienne ». Voilà Johnny solidement arrimé à la légende hugolienne, qui a fait ses preuves : quelle figure plus universellement reconnue, mais aussi plus singulièrement mêlée à la mémoire française, que Victor Hugo ? quelle figure plus clairement littéraire ? Mais, en même temps, qui de plus splendidement populaire ?

Philippe Labro proposera quant à lui un titre au roman de la vie de Johnny : La Gloire et la grâce. Un titre à la d’Ormesson.

Le lien s’est donc fait tout naturellement, d’une commémoration à l’autre. Samedi, Rondeau vantera le « côté Jean d’Ormesson » du rocker. La veille, aux Invalides, Macron avait souligné que « ce que la France a de plus beau et de plus durable », c’est « sa littérature ». C’était donc, comme à la Madeleine, les noces éternelles de la France avec ses lettres que l’on célébrait, sous ses deux facettes. Johnny, l’élévation romanesque du fils du peuple, D’Ormesson, l’aristocrate qui réconcilie littérature et télévision.

D’Ormesson, l’écrivain cabotin

Contrairement à ses pairs ombrageux, qui ne frayent pas avec les médias ou n’y sont franchement pas à l’aise, d’Ormesson communie en effet avec le public des chaînes généralistes : l’image d’érudit cabotin, d’« écrivain du bonheur », appartient à notre mémoire télévisuelle. Une génération entière peut-être doit sa conception de l’homme de lettres à cette omniprésence. Pour preuve, ce soir de juin 2007, où l’académicien est l’invité surprise de la Nouvelle Star : il est venu donner l’accolade à Julien Doré. L’auteur de La Gloire de l’empire _ne boude pas son plaisir : il a réussi l’impossible, un académicien en _prime time dans une émission destinée aux jeunes. Et ces jeunes le connaissent : Julien Doré porte même le nom de l’écrivain tatoué sur le bras. Il dira plus tard de d’Ormesson : « c’est quelqu’un que je trouve extrêmement solaire ».

Pour définir l’écrivain, Emmanuel Macron utilise exactement le même vocabulaire : « cette grâce lumineuse, contagieuse, a conquis ses lecteurs qui voyaient en lui un antidote à la grisaille des jours ». D’Ormesson est avant tout un écrivain tonique et flamboyant. Ses romans aident les gens à vivre. Macron dira à peu de choses près la même chose sur Johnny le lendemain. Ces deux figures sont associées dans le discours présidentiel à une exaltation de la vie, de l’optimisme et de l’énergie, qui pourrait bien être la seule philosophie du quinquennat Macron.

Le Président « en même temps »

Tout se passe comme si Johnny et d’Ormesson devaient se rencontrer dans leur trajectoire parallèle, des masses aux élites et des élites aux masses. La rencontre s’est produite à l’orée d’un quinquennat avide de grandes synthèses symboliques, sous l’égide du président du en même temps, sensible à l’inconscient littéraire de son pays. Le tour de passe-passe des cérémonies de la fin de semaine passée consiste à faire croire que c’était, dans la cour des Invalides et devant la Madeleine, la même France, la même vie, la même lumière. Car si d’un côté « Johnny […] c’était la vie […] dans ce qu’elle a de souverain, d’éblouissant, de généreux », « une part de nous-mêmes », « une part de la France », de l’autre d’Ormesson c’était « la gaieté, la quête du bonheur, l’allégresse », autant de valeurs qui formaient naguère « les atours de notre génie national ».

A eux deux, ils dessinent donc le double visage d’une France fictive, unissant le passé et le présent, les riches et les pauvres. « Ce matin », dit Rondeau, « dans les friches de la France abandonnée comme dans les donjons de l’establishment, c’est le même cœur qui bat pour lui. Oui, notre cœur français, notre cœur français bat pour toi, Johnny ». Et c’est le même cœur qui bat pour d’Ormesson, puisque « l’amour de la littérature et l’amitié pour les écrivains » sont « l’essence de la France », à en croire Emmanuel Macron. Oubliés, les engagements de l’ancien directeur du Figaro. Oublié, l’exil fiscal du chanteur. Ne restent de Jean d’O que les yeux bleus et l’érudition joyeuse, dans l’éternel azur de la « littérature », comme ne reste du rocker que la belle page qu’il tourne dans la légende nationale.

Machine à fabriquer des symboles

Instrumentaliser la littérature, en utilisant un modèle romanesque pour anoblir une idole populaire, ou en assimilant un auteur médiatique à Pascal ou Chateaubriand, reste en France une façon efficace de projeter un inconscient national fédérateur. Macron l’a compris, lui qui dès son intronisation multiplie les références au monde des lettres. Et cependant : l’enterrement de Sartre, auquel celui de Johnny a également été comparé, avait une portée bien plus universelle que ceux du week-end dernier, qui ont été plutôt le témoignage d’une forme de repli. En effet, on écoute peu Johnny hors de l’espace francophone, on lit peu d’Ormesson en traduction, alors même que ses romans figurent régulièrement sur la liste des best-sellers en France : ce sont des monuments que l’étranger ne nous dispute pas. D’où l’impression de pastiche laissée par ces doubles obsèques, comme s’il fallait les rattacher à d’illustres prédécesseurs (Hugo, Sartre, Chateaubriand), en faire un peu trop, pour leur donner de l’épaisseur. On sent confusément que, plutôt que la vie, la lumière et l’énergie célébrées par Macron, ce qu’évoquent ces cérémonies est plutôt l’épuisement d’une machine à fabriquer du symbole. Ce qu’on pleurait, peut-être, c’était le sentiment qu’avec cette génération s’en allait la dernière chance qu’avait la France de se donner l’illusion, une fois encore, d’enterrer Victor Hugo.