Il faut une initiative européenne de MOOC !

Un MOOC à l'université Carlos III de Madrid. Universidad Carlos III de Madrid, CC BY-SA

Une étude de France Stratégie de février 2016 fait le point sur la maturité des MOOC en France et dans le monde. Elle appelle à prendre conscience de ce phénomène de cours accessibles par Internet qui est là pour rester même s’il ne se positionne pas sur les lignes initialement annoncées. Elle incite à réfléchir à une approche européenne concertée et le défi est là, à l’heure où Coursera, la plus grosse plateforme américaine, arrête les cours gratuits.

Un point s’impose à partir de divers projets européens comme ECO, EMMA ou HOME, des projets financés par l’Union Européenne pour faire des MOOC et créer un portail européen avec des plateformes européennes multiples et variées. Ces projets sont en cours et révèlent un certain nombre de perspectives à reverser dans le débat français qui tend à les ignorer.

Les MOOC ne contribuent pas à l’« ubérisation » de l’université

La stratégie Uber, dans son principe, consiste à négocier de particuliers à particuliers, en détournant des services privés monopolisés par des corporations de professionnels, et ce moyennant finance et ayant recours à des plateformes numériques.

Les MOOC sont certes adossés à des plates-formes numériques mais la ressemblance s’arrête là. En Europe, les MOOC sont émis pour la plupart à partir d’universités et d’acteurs du secteur public et ils sont d’accès ouvert et gratuit (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne coûtent rien à créer, produire et diffuser).

Ils ne sont donc pas en concurrence frontale avec l’université mais en émanent. La critique vient de ce qu’ils bouleversent durablement la situation de monopole du cours en face à face, en amphi, avec un émetteur (l’enseignant) face à des récepteurs (les élèves). Toutefois, pour l’heure, l’université garde son monopole sur l’évaluation, la certification et la diplomation.

Les MOOC européens comme ceux d’ECO et d’EMMA se caractérisent par le fait que ce sont des sMOOC – ou MOOC sociaux. Ici les participants sont engagés à contribuer et ce sont des sMOOC accompagnés par des tuteurs rétribués (et bénévoles) – ce en quoi, ils peuvent créer plus d’emplois qu’ils n’en détruisent, tout en pointant la voie pour d’autres métiers du web et d’autres formes de formation, dans le flux et le réseau.

L’université a tout intérêt à se pencher sur la protection et la rémunération de ce travail en ligne, pour préserver l’énergie des enseignants prêts à s’y lancer, et s’assurer d’une réelle visibilité en ligne, voire d’un effet de vitrine mondiale.

Les MOOC favorisent la formation continue

Les MOOC ne sont pas amenés à remplacer la formation initiale mais bien à la compléter comme l’illustre la participation principale sur la plateforme SupNumérique (ex-FUN) où les MOOC peuvent être couplés à des enseignements en présentiel.

À l’usage et avec le recul, ils se révèlent très utiles pour la formation continue. Celle-ci est la mal-aimée de nombreuses universités en France comme en Europe alors que la demande est énorme et que les mises à jour nécessitées par l’entrée du numérique dans tous les secteurs de l’économie réclament des rattrapages de générations entières de personnels en fonction.

Les MOOC européens visent principalement les enseignants pour qu’ils se forment et qu’ils puissent former d’autres enseignants avec des MOOC.

ECO a même construit un MOOC « Pas à Pas », en six langues, pour faciliter le transfert de compétences et inciter des enseignants à créer leurs propres MOOC.

Ces MOOC répondent aussi à une demande souple et personnalisée, qui ne fait que s’accroître au regard des pratiques des participants connectés, qui s’affilient au « social learning » et s’intéressent de plus en plus à des classes inversées ou appuyées sur des communautés de professionnels.

Les MOOC permettent une transition aux compétences en éducation aux médias, à l’information et au numérique

Les MOOC semblent répondre à plusieurs besoins et thématiques. Certains satisfont à des intérêts de culture générale, comme les MOOC philo ou esthétique. D’autres reproduisent des cours classiques (statistiques, mécanique…).

Mais les plus prometteurs sont ceux qui, loin de faire concurrence aux disciplines traditionnelles, proposent des cours dans des enseignements non constitués en disciplines, autour des humanités numériques et des compétences en EMI (éducation aux médias et à l’information) et en pédagogies innovantes.

Les MOOC sont aussi, pour beaucoup, un terrain pour l’expérimentation pédagogique, l’analyse des processus d’apprentissage et la veille en TICE (technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement). Ils peuvent permettre à des universités sans ces enseignements et terrains de se greffer à celles qui les ont et de mutualiser les offres et les ressources. Le partage des bonnes pratiques peut ainsi se faire au-delà du territoire national.

Les MOOC européens parmi les plus plébiscités tendent à proposer une transition aux compétences numériques et pédagogiques nouvelles. Ils peuvent par ailleurs être des vecteurs d’interculturalité et d’intercréativité. Ils développent des lecteurs spécifiques, adressés à des populations hétérogènes : EMMA propose ainsi un lecteur-traduction d’autres MOOC et ECO offre un lecteur-accessibilité pour toutes sortes de ressources audiovisuelles (pour les mal voyants et les mal entendants) avec des options en téléchargement mobile.

C’est une façon de procéder à l’internationalisation des formations de l’enseignement supérieur, en Europe comme dans la mondialisation, où, selon l’OCDE, d’énormes batailles entre régions et institutions s’annoncent pour créer les futurs grands centres de formation mondiale.

Les MOOC sont encore en quête de leur modèle économique, comme toujours avec le numérique

Les productions du numérique sont des industries créatives, qui tendent à être chrono phages au départ, comme toute création fondée sur des prototypes. Beaucoup des plates-formes américaines sont soutenues par des fondations d’entreprises du Net comme Google, Amazon ou Microsoft qui y voient un intérêt en matière d’intelligence artificielle et de big data. Le soutien de ces plates-formes se manifeste aussi en Europe mais ne devrait pas empêcher des entreprises européennes de venir appuyer les dotations publiques.

La cotisation des institutions membres peut assurer un degré d’indépendance éditoriale et un contrôle qualité des contenus. Au-delà, il est possible de prévoir un financement avec des éléments à but lucratif, via les services aux entreprises (hébergement de MOOC, certifications), les offres freemium (tutorat, assistance à conception, scénarisation et médiatisation…), les services d’orientation professionnelle, la certification de cours, la surveillance des examens, les partenariats avec les fournisseurs de manuels, etc. Des Diplômes Universitaires Numériques (DUN) peuvent également satisfaire la demande en formation initiale et continue (comme celui juste lancé par l’université Jean Moulin Lyon 3 ou celui en préfiguration à l’Université Sorbonne Nouvelle). La diversification des sources de financement pourrait rendre le modèle viable, à condition de fonctionner à une échelle européenne, avec un territoire comparable aux États-Unis, appuyé à la francophonie (Afrique et Asie) et à l’hispanophonie (Amérique latine).

L’avenir passe donc par une plate-forme européenne dans le pluralisme des langues et la qualité des enseignements : l’union fait la force… mais gare à l’éparpillement.

Il faut mettre en place d’urgence une initiative européenne qui rapatrie sur un portail unique les cours et les étudiants qui ont migré sur les plateformes américaines ! Pour ce faire, la mise en cohérence entre les projets nationaux et les projets européens existants (ECO, HOME, EMMA) peut être bénéfique à tous.

Une telle initiative peut bénéficier de trois effets : 1/ effet de réseau : les MOOC s’améliorent d’autant plus qu’ils ont plus de participants, ce qui bénéficie au portail et à la plateforme qui les porte (big data, learning analytics…), 2/ effet de portail : les participants à un MOOC peuvent aller butiner sur d’autres MOOC proposés par le catalogue commun, surtout s’ils sont disponibles en plusieurs langues et en accessibilité sur un même portail 3/ effet de vitrine : la visibilité des MOOC fait connaître le reste des formations des établissements participants et agit comme produit d’appel à l’international.

L’Europe peut encore pallier son manque de confiance en sa propre force de proposition. Elle peut se positionner de manière originale dans l’offre mondiale, notamment en gardant son modèle de service public qui a besoin de se réaffirmer comme le mode d’accès à l’éducation et l’apprentissage dans le numérique.

Elle ne peut rester sur un modèle nostalgique de l’université qui génère de l’inégalité et bloque la transition numérique dans ce qu’elle a de positif. Il faut donc inscrire les MOOC dans une EdTech à l’européenne, dans un esprit de partage et de mutualisation, non de concurrence.