Incendie de Notre-Dame : les grands drames comme révélateurs de la dynamique des groupes

Foule en prière devant Notre-Dame en feu, le 15 avril. ERIC FEFERBERG / AFP

Les événements dramatiques de ces dernières années ont pour point commun de fédérer les individus. Les clivages existants sont comme suspendus, tant la sidération est grande : ce fut le cas pour les attentats de novembre 2015, et plus près de nous, le lundi 15 avril 2019 pour l’incendie de Notre-Dame.

L’idée n’est pas ici de faire une comparaison entre plusieurs événements effroyables, mais tout simplement de constater la réaction des hommes et citoyens que nous sommes. Ces situations de crise, bien que différentes, révèlent les mêmes mécanismes de fonctionnement des groupes. La communication de crise ou encore la gestion de la situation par les personnalités politiques sont des enjeux sociologiques. Tout comme une victoire à la Coupe du monde de football, un événement dramatique tend à resserrer les liens, à cristalliser les émotions et révéler des énergies positives. Des élans de solidarité sont mis en avant. Les comportements sont soudain plus fraternels, moins individualistes.

L’incendie du 15 avril et les réactions qui suivent peuvent s’analyser, dans cette optique, à travers le prisme de plusieurs théories managériales et organisationnelles.

Étape 1 : communication de crise

Dans le cas des attentats de novembre 2015, le président François Hollande est intervenu immédiatement en direct, puis devant le parlement. Dans le cas de l’incendie de Notre-Dame, la situation est tout autre : l’intervention prévue du président Emmanuel Macron est annulée et reportée. Dans les deux cas, il s’agit de réussir un exercice périlleux : la communication de crise.

Dès le départ de l'incendie, l'exécutif a enclenché une séquence de communication de crise. Leighton Kille / The Conversation France, CC BY

La relation établie alors entre le chef de l’État (qui représente ici l’autorité) et les citoyens, évoque une théorie souvent mobilisée en psychothérapie : l’analyse transactionnelle. Cette théorie trouve ici une valeur explicative de la relation coconstruite au fil de l’événement et des interventions dans les médias. Cette relation favorise l’acceptation (certes difficile) de l’événement et fédère.

L’analyse transactionnelle est une théorie du comportement social décrite par le psychiatre Eric Berne (1969) reposant sur l’analyse des transactions entre les différents états du Moi passé et présent : Parent (ce que l’on copie sur les figures parentales : norme, appris, système de valeur), Adulte (en réaction à l’immédiat : raison, logique) et Enfant (ce qui est lié à des comportements passés : émotion, ressenti).

Triangle de Karpman. Wikpan / Wikimedia Commons

Le chef de l’État se positionne tantôt en Parent, tantôt en Adulte, en s’adressant aux citoyens perçus comme des Enfants. Parmi les jeux décrits par l’analyse transactionnelle, le plus courant est le triangle dramatique. On distingue le persécuteur : il s’agit du rôle de l’attaquant ; le rôle de la victime : il s’agit du rôle de la personne qui subit l’agression du persécuteur ; et le rôle du sauveur : il s’agit du rôle du protecteur, du chevalier blanc. Le triangle dramatique ou tragique a été modélisé par le psychologue Stephen Karpman en 1968 et s’applique à toutes les interactions humaines, qu’elles soient dans le domaine personnel, ou dans le domaine professionnel, en relation d’équipe de travail.

L’autorité de l’État répond ici à un besoin de protection. Ce dernier prend le rôle du sauveur, dans ce cas du patrimoine plutôt que face à un ennemi puisque la piste criminelle ou terroriste semble pour le moment écartée, ce qui favorise le sentiment de sécurité et diminue la peur des individus. C’est ce qui va permettre d’enclencher, ou de renforcer, la dynamique de groupe.

Emmanuel Macron endosse le rôle de sauveur dans le triangle dramatique décrit par l'analyse transactionnelle. 360b / Shutterstock

Étape 2 : comportement du groupe

Le concept de dynamique des groupes apparaît en 1944 avec le psychologue Kurt Lewin, dont les apports aux théories de la motivation sont bien connus. Cette théorie présente la possibilité d’établir des lois du comportement du groupe et de la relation entre le groupe et les individus qui le composent. L’expérience sociale des individus nécessite leur intégration au sein de différents groupes dont ils partagent les buts, les valeurs et les normes ainsi que l’identité. Ils y établissent des relations comme l’attraction, l’indifférence, ou encore l’empathie.

Justement, en ce soir du 15 avril, cette empathie est fortement perceptible. Une forme de conformisme/mimétisme s’installe alors. Le conformisme au groupe et une forme d’obéissance à une autorité au cœur du comportement qui se mettent en place.

À partir de là, la communication qui s’engage va permettre de fédérer à deux niveaux :

Fédérer autour d’un enjeu sociétal

Il s’agit de construire et de maintenir la cohérence du groupe autour d’un objectif commun. Dans le cas des attentats, il s’est agi de tout mettre en œuvre dans le cadre d’une politique sécuritaire. Dans le cas de l’incendie, il faut fédérer autour de la sauvegarde du patrimoine. C’est là que la solidarité collective s’organise au travers de dons ou de collectes (La Fondation du patrimoine a notamment lancé une collecte dès le lendemain à midi). Ce comportement collectif est très révélateur : mécènes, institutions, collectivités publiques, particuliers… tout le monde se sent concerné par un seul et même but : sauver un patrimoine, représentatif de normes, valeurs, identité du groupe.

Les pressions de conformité renforcées

D’après le psychosociologue Roger Mucchielli (1995), un groupe possède sept caractéristiques psychologiques fondamentales :

  • Les interactions ;

  • L’existence de buts collectifs communs ;

  • L’émergence de normes ou règles de conduite ;

  • L’émergence d’une structure informelle de l’ordre de l’affectivité avec répartition de la sympathie et de l’antipathie, elle est dite informelle car non officielle et souvent non consciente ;

  • L’existence d’émotions et de sentiments collectifs communs ;

  • L’existence d’un inconscient collectif ;

  • L’établissement d’un équilibre interne et d’un système de relations stables avec l’environnement.

Le groupe est soumis à un ensemble de règles informelles définies par ses membres et les pressions de conformité à ce groupe. Le développement de la solidarité conduit à renforcer ces pressions. Les règles de fonctionnement du groupe sont suffisamment fortes pour que la non-conformité conduise au rejet et à l’exclusion. L’individu qui, par son comportement ou ses propos, paraît non conforme risque de devenir un souffre-douleur. C’est le cas au sein de groupe de travail, mais c’est aussi le cas au sein de groupes d’opinion.

Lundi soir, nous avons vu apparaître des discours conformes et unanimes qui convergent vers une identité commune : il faut sauver une part de notre Histoire.