Interdiction du niqab au Québec ou l’exploitation politique du corps des femmes

Trois femmes dans un parc de Montréal. Avec la loi n°62 les Québécoises devront désormais circuler à visage découvert dans les espaces publics. Emmanuel Huybrechts/Flickr, CC BY-ND

« Je devrais voir votre visage, et vous, le mien » a déclaré Philippe Couillard, premier ministre du Québec, défendant le projet de loi n°62.

Ce projet de loi adopté le mercredi 18 octobre par le gouvernement du Québec interdit aux Québécoises de porter le niqab (voile intégral recouvrant le visage) lorsqu’elles recourent aux services publics, y compris par exemple dans les transports en commun. Le projet rappelle la loi française adoptée en 2010, validée par la Cour européenne des droits de l’homme de 2014, interdisant la dissimulation du visage dans les espaces publics.

L’adoption au Québec de cette loi soulève une question importante : qui est réellement concerné ?

D’un ton caustique, l’animatrice Supriya Dwivedi remarquait ainsi sur les ondes de Global News, que les femmes de confession musulmane au Québec ne représentaient que 114 000 personnes. Or, dans ce groupe, très peu de femmes se coiffent du hijab (couvrant nuque et tête mais non le visage), a-t-elle précisé, et seule une infime fraction revêtent le niqab. En fait, elles ne représenteraient que 0,7 pour cent de la population québécoise soit environ une cinquantaine de femmes en 2016.

Donc, si seul un petit nombre de femmes – appartenant elles-mêmes à une minorité – choisissent de se couvrir le visage, pourquoi l’imposition d’une mesure aussi draconienne a-t-elle été jugée nécessaire ?

Philippe Couillard, ministre du Québec, ici lors d’un déplacement à Paris, 2015. Il a porté le projet de loi n°62 pour l’interdiction du niqab dans les espaces publics. Bertrand Guay/AFP

Une foule de personnes ont crié haro sur le Québec après l’adoption du projet de loi. Je veux interpréter le présent enjeu en contexte, c’est-à-dire le situer dans une perspective plus large : l’exploitation du corps de la femme, notamment dans le cadre désormais légitimé de la « guerre contre le terrorisme ». Cette campagne portée par les États-Unis depuis les attentats du 11 septembre 2001 a en effet fait de la surveillance généralisée la nouvelle norme.

Depuis une décennie, sinon plus, je travaille dans le domaine de la représentation des musulmanes. Ma connaissance de la littérature sur la guerre et le féminicide – soit le meurtre d’une femme en raison de son sexe – m’amène à m’interroger sur l’insistance de M. Couillard : pourquoi a-t-il tant besoin de voir le faciès de ses interlocuteurs ?

Après tout, des outils technologiques comme le téléphone, avant sa réincarnation sous la forme du cellulaire, nous ont longtemps servi à communiquer avec les autres sans que nous distinguions pour autant leur visage.

Or, aujourd’hui, tout doit être discernable au regard scrutateur. Les entreprises spécialistes de l’exploration des données misent d’ailleurs exactement là-dessus : quand nous nous rendons visibles, quand nous divulguons les moindres détails de nos vies, ces organisations utilisent nos renseignements afin de créer des produits et des profils – activités qui leur ouvrent ultimement un marché.

Rendre visible le corps des femmes

Le corps des femmes est utilisé de la même façon. Le rendre visible est le rendre accessible, sexuellement, commercialement. Les systèmes d’exploitation de l’information ciblent commercialement les femmes tout en les faisant complices de leur conformité aux exigences normatives de la société. Les travaux de Frantz Fanon sur la révolution algérienne prouvent ce point de manière succincte. De fait, ils expliquent comment les colonisateurs se sont efforcés de dévoiler les femmes afin qu’elles soient vues et consommées.

Autre aspect de cette notion de visibilité : la valeur symbolique qu’elle procure aux utilisateurs. Plus précisément, je veux mettre en lumière de quelle façon le corps féminin est utilisé en temps de guerre. Souvent, des soldats ennemis capturent des femmes, en usent et en abusent. Puis, ils les tuent ou ils les abandonnent. Pour l’ennemi, ce procédé sert une triple fonction.

Premièrement, il permet aux hommes de troupe de piller le « butin de la guerre » – les femmes en l’occurrence. Deuxièmement, il donne la possibilité à l’ennemi d’anéantir les capacités reproductrices de l’adversaire : les envahisseurs engrossent les femmes – qui portent alors les rejetons de l’ennemi – ou bien ils les éliminent. Cela va de soi, une nation sans femmes ne peut se reproduire. Troisièmement, les femmes symbolisent souvent les frontières d’une patrie. Il suffit de les supprimer pour détruire un peuple – dans l’optique de sa reproduction sociale à long terme.

Le corps des musulmanes comme stratagème politique

Quel est le lien avec le premier ministre Couillard et le projet de loi no 62 du gouvernement du Québec ? Comme je le soulignais précédemment, quand un État cible les femmes d’une communauté, cet acte a aussi des répercussions sur leurs familles et les hommes qui en font partie.

Le projet de loi no 62 s’inscrit dans une longue suite de torts faits aux musulmanes. Ces injustices visent toutes, semble-t-il, à dissuader les musulmans d’émigrer au Québec ou d’y rester. Il s’agit en quelque sorte d’un nouvel épisode de l’islamophobie croissante qui déchire la province. Dans le cas présent, le gouvernement québécois n’entend pas uniquement décourager les musulmans de s’établir au Québec : il agit à la manière d’une entreprise spécialiste de l’exploration des données.

Métro Beaubien, Montréal, 8 juillet 2017. La question du « voile » couvre celle des tensions politiques entre province et gouvernement fédéral. Exile on Ontario St/Flickr, CC BY-SA

Ainsi, il se sert du corps des musulmanes comme d’un stratagème politique. Nos élus savent fort bien que la loi sera contestée. Néanmoins, tels des informaticiens prospectant des données en vue de les monnayer et d’exploiter les consommateurs, ils utilisent le corps de ces femmes pour présenter l’image vertueuse d’un gouvernement laïque – bien qu’il siège sous une croix chrétienne – et apaiser les exigences politiques de l’extrême droite, un mouvement croissant à l’échelle provinciale, au quotidien aussi bien qu’en politique.

Les musulmanes font alors office de champ de bataille dans l’interminable mêlée fédérale-provinciale sur la réaffirmation de la souveraineté du Québec, comme le montre le dernier accrochage entre le premier ministre Justin Trudeau – qui n’a pas cautionné cette loi et entend la contester devant les tribunaux – et la ministre québécoise de la Justice, Stéphanie Vallée.

Mais au-delà de la tournure politique de l’affaire, l’ironie sociétale demeure : tandis que des régimes tels que celui des talibans ont imposé des restrictions et forcé les femmes à s’habiller d’une certaine façon, notre État laïque oblige ces dernières à se dévoiler.

This article was originally published in English