Invisibilité des femmes dans les médias : comment installer les conditions du changement

Où sont les femmes ? Wikimedia Commons / Bapti, CC BY-SA

Le constat est récurrent. Le monde qui se donne à voir dans les médias français est essentiellement masculin. La dernière grande étude sur le sujet ne fait que confirmer cette situation. Malgré une série d’initiatives majeures, par exemple la mise en place du site en ligne des Expertes, les femmes sont toujours aussi « manquantes » dans les médias alors même que la profession journalistique connaît une réelle féminisation (35 923 cartes de presse ont été attribuées en 2015, dont 16 693 à des femmes).

Rendre visible cette invisibilité des femmes dans les médias et déconstruire les mécanismes d’exclusion, tels étaient les enjeux du colloque organisé début novembre, à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA) par un collectif de chercheures et de chercheurs de l’université de Bordeaux-Montaigne (Viviane Albanga, Jean-François Brieu, Marie Christine Lipani, Rayya Roumanos) en partenariat avec le laboratoire MICA, le quotidien régional Sud Ouest, TV7, le club de la presse de Bordeaux et l’association Médiactuelles.

Ces journées de réflexion ont réuni une trentaine d’universitaires spécialistes des questions relatives à la place des femmes dans les médias mais aussi des acteurs de terrain et des journalistes. L’objectif étant de croiser les approches et les regards, et de questionner ensemble les processus qui, aujourd’hui encore, alors que l’égalité entre les sexes est au centre de nos valeurs démocratiques, empêchent les femmes d’accéder à ces espaces de visibilité que constituent les médias et continuent, malgré l’abondance de discours dénonçant le manque de femmes dans la presse, de fabriquer des inégalités de genre. Ce texte est une synthèse non exhaustive des principaux éléments de réflexion mis en avant à travers les différentes contributions.

C dans l’air : quatre experts, tous des hommes et des femmes assistantes de production. Média Un Autre Regard

Un plafond de verre bien installé dans certaines familles de presse

Presse quotidienne régionale, presse magazine, presse féminine, médias audiovisuels, place des femmes dans le journalisme politique avec la conférence inaugurale de Marlène Coulomb Gully (professeure en SIC, Toulouse 2)… Diverses études de cas ont permis de dresser un état des lieux assez éclairant sur, d’une part, la représentation des femmes dans les médias français mais aussi au sein d’autres territoires par exemple en Afrique, au Brésil et au Liban, et d’autre part, sur la place des femmes au sein des entreprises de presse.

Une préoccupation légitime qui impacte d’autres questionnements sur l’exercice du pouvoir, les rapports sociaux de sexe, l’organisation des rédactions, la production des contenus… Les entreprises de presse ne sont pas plus vertueuses que d’autres secteurs industriels. Les mécanismes de plafond de verre demeurent bien installés dans les médias, même si les femmes journalistes exercent désormais dans les mêmes rubriques que les hommes, sont envoyées sur tous les terrains et assument parfois des responsabilités de premier plan notamment dans les médias audiovisuels comme c’est le cas par exemple, au sein de France Télévision.

La nomination de femmes à la tête de grands médias ne signifie pas pour autant que tous les bastions sont en train de tomber. Certaines familles de presse entretiennent et cultivent une sorte d’entre soi masculin lié en partie à leur histoire et à leur fonctionnement.

Notre analyse genrée des instances de direction de la presse quotidienne régionale via l’annuaire en ligne Le Médiasig (72 titres ou éditions étudiés) montre que les femmes au sein de la gouvernance de ces quotidiens constituent un genre quasi invisible (moins de 11 %) alors que cette presse quotidienne reste un important secteur pourvoyeur d’emplois et en termes d’audience cumulée représente un secteur non négligeable. 18 millions 484 000 personnes en moyenne consultent un titre quotidien régional ou départemental chaque jour, selon le syndicat de la presse quotidienne régionale. Mais les fonctions éditoriales les plus stratégiques (directeur de la publication, directeur éditorial, rédacteur en chef…) au sein de la rédaction restent exercées par une majorité d’hommes.

Les travaux de Cégolène Frisque (MCF en sociologie, IUT de la Roche-sur-Yon, CRAPES-Arènes) ont mis en lumière d’autres formes de discriminations au sein des entreprises de presse. Pour cette chercheure, en effet, la précarité de la profession pénalise davantage les femmes qui sont plus nombreuses au sein des emplois instables comme les CDD ou encore le travail rémunéré à la pige (à l’acte). Les écarts sexués se ressentent donc aussi au niveau des revenus. La discrimination s’exerce également dans des espaces médiatiques plus inattendus. L’analyse de Claire Blandin (professeure en SIC, Paris XIII, LabSic EA 1803) par exemple révèle que « dans la presse féminine, l’expertise féminine trouve difficilement sa place ».

Penser l’absence de femmes dans les médias comme une information

Comprendre pourquoi les femmes sont « manquantes dans les médias », impose de s’intéresser au fonctionnement des organisations médiatiques et à leur histoire. Pour Éric Macé, sociologue (université de Bordeaux, Centre Émile Durkheim) «  ne pas montrer le manque de femmes dans les médias, c’est naturaliser leur absence. L’expliquer par la différence de sexe, c’est naturaliser les hiérarchies  ».

Le manque de femmes dans les médias est une information. Faire voir ce qu’on ne voit pas est une étape nécessaire, mais il faut aussi, comme le souligne le sociologue, «  se donner les moyens de ne pas manquer les femmes dans les médias  ».

Autrement dit, compter ne suffit pas. On ne peut plus, alors que les médias, dans leur majorité, reproduisent encore une vision dominante sexiste, le plus souvent sans en avoir conscience, ne pas se poser la question du genre dans les rédactions. L’étape suivante est de s’interroger sur les outils d’actions permettant non seulement une prise de conscience mais de réelles transformations. L’organisation de telles journées d’études au sein d’une école de journalisme, reconnue par la profession, est une action déterminante. Elle participe à la mise en place d’une culture commune de l’égalité femmes/hommes ; un enjeu majeur, de notre point de vue, pour les formations en journalisme.