Cette photo, publiée par l'Iranian Students’ News Agency (ISNA) est l'une des rares qui montrent les dégâts causés par les manifestations qui font rage en Iran depuis le 16 novembre, alors que le gouvernement triplait le prix de l'essence. La colère contre le régime va bien au-delà de cette augmentation brutale. Morteza Zangane/ISNA via AP

Iran : les raisons de la désillusion

L’Iran est secoué depuis la mi-novembre par une énorme vague de protestations qui s’est répandue à travers tout le pays en l’espace de quelques jours.

Les manifestations se sont avérées les plus sanglantes depuis la révolution islamique de 1979. La réponse musclée du régime a fait au moins 208 morts parmi les manifestants selon Amnistie internationale. Le vrai chiffre est susceptible d’être beaucoup plus élevé, car le régime a coupé l’accès à Internet, un geste sans précédent, pendant six jours durant les manifestations.

Selon Gissou Nia, agrégée supérieure de recherche auprès de l’Atlantic Council, « des centaines de protestataires ont été tués et des milliers d’entre eux demeurent en détention. La communauté internationale ne doit pas prendre le risque des violations des droits de la personne à la légère. » Selon elle, les Nations unies doivent immédiatement planifier une assemblée extraordinaire pour s’assurer de l’imputabilité de l’Iran « et pour empêcher les futures violences ».

Le président iranien Hassan Rouhani devant le Parlement à Téhéran, en Iran, le 8 décembre. Il a déclaré que son pays dépendra moins des recettes pétrolières l’an prochain, dans un nouveau budget conçu pour résister aux embargos américains. AP Photo/Vahid Salemi

Même si ce mouvement de protestation a commencé en réaction à un triplement du prix de l’essence par le gouvernement de Hassan Rohani, sa rapide propagation révèle chez les Iraniens une colère et une frustration plus profondes. Depuis le retrait des États-Unis, par Donald Trump, de l’Accord nucléaire iranien et l’imposition de sanctions unilatérales américaines en 2018, l’économie iranienne est aux prises avec de graves problèmes.

En tant que spécialiste de l’Iran et doctorant en science politique à l’Université de Montréal, je m’intéresse plus particulièrement aux islamistes au pouvoir et aux relations État-société sous l’égide de gouvernements islamistes.

Une économie sinistrée et des libertés bafouées

L’augmentation des prix de l’essence n’est que la goutte qui a fait déborder le vase pour des centaines de milliers de manifestants, qui ont pris d’assaut les rues dans une centaine de villes à travers le pays. Même si les sanctions ont empiré la situation économique, l’Iran avait déjà été le théâtre de manifestations d’ouvriers, d’enseignants et de minorités ethniques depuis plusieurs années.

Là où tout a commencé… Une route est bloquée par des manifestants après que les autorités ont augmenté le prix de l’essence, à Téhéran, le 16 novembre. Majid Khahi/ISNA via AP

Ce qui est frappant, c’est que durant les récentes manifestations, les slogans scandés étaient largement contre le régime et non contre l’administration américaine et ses sanctions. « À bas la dictature ! Mort à Khamenei ! » (le guide spirituel du régime). « Reza Chah, repose en paix ! » (en référence à l’ancien régime du Chah d’Iran).

Même si le rôle des sanctions dans la détérioration des conditions matérielles ne peut être nié, les causes sont plus profondes. Les Iraniens blâment leurs dirigeants pour la mauvaise gestion de l’économie, la corruption galopante ainsi que les quatre décennies d’isolement international qui a coûté cher à l’économie du pays. La nature politique des slogans met aussi en évidence un ras-le-bol de l’autoritarisme.

Le président Hassan Rohani, qui a signé l’Accord nucléaire iranien en 2013, était porteur de beaucoup d’espoir tant au niveau économique que politique. Il avait promis un renouveau économique, de même que plus de liberté aux citoyens en annonçant la mise en place d’une charte de citoyenneté.


Read more: Iran, un effondrement économique amorcé bien avant les sanctions américaines


Car aux contraintes économiques, il faut ajouter l’absence de libertés. L’Iran continue d’emprisonner les ressortissants qui ont la double nationalité ainsi que les dissidents. En termes du nombre total d’exécutions, le pays se classe au deuxième rang, derrière la Chine.

Parmi les binationaux arrêtés par le régime iranien se trouve Nazanin Zaghari-Ratcliffe, chercheuse irano-britannique emprisonnée en Iran depuis 2016. Elle est accusée de sédition. Rien n’a été prouvé. Selon certains, Nazanin est utilisée comme monnaie d’échange par le gouvernement iranien pour forcer la Grande-Bretagne à payer à l’Iran la dette de 400 millions de livres qu’elle lui doit depuis l’époque du chah d’Iran.

Nazanin Boniadi, à gauche, actrice et activiste, Sarah Moriarty, la fille de Robert Levinson, otage américain en Iran, Babak Namazi, le frère de Siamak Namazi et le fils de Baquer Namazi, tous deux retenus en Iran, et Richard Ratcliffe, le mari de Nazanin Zaghari-Ratcliffe, otage britannique en Iran, dénoncent le sort réservé aux leurs durant une conférence de presse qui s’est déroulée le 3 décembre à Washington. AP Photo/Jacquelyn Martin

L’incapacité de Rouhani à améliorer tant l’économie que les libertés avaient déjà donné naissance en 2017 à des manifestations parmi les classes populaires. Baptisée la « révolte des œufs » en raison d’une augmentation faramineuse du prix de cet aliment de base, elle s’est répandue un peu partout dans le pays, surtout dans les bastions conservateurs, ébranlant ainsi les dirigeants. Le mouvement a été réprimé.

Les femmes dans la rue

Les femmes ont été au premier plan de toutes les manifestations. Longtemps considérées comme des citoyennes de seconde zone, les Iraniennes ont été privées de beaucoup de leurs droits à la suite de l’arrivée au pouvoir des ayatollahs.

Elles sont obligées de porter le foulard, malgré un mouvement de contestation important contre cette loi. Elles ne peuvent pas devenir juge, ni présidente. Elles ont besoin de la permission de leur mari pour voyager. Même si elles sont plus nombreuses que les hommes dans les universités, elles font régulièrement face à de la discrimination qui les empêche de réaliser leur plein potentiel.

L’infirmière iranienne Zahra Pashaei, au centre, lors d’un match de qualification pour la Coupe du monde de football au stade Azadi, à Téhéran, le 10 octobre. Les femmes avaient accès au stade pour la première fois depuis des décennies. La décision fait suite à la mort d’une jeune femme qui s’est immolée avoir appris qu’elle risquait une peine de prison pour s’être déguisée en homme lors d’un match. La présence des femmes durant les dernières manifestations n’est pas passée inaperçue. AP Photo/Vahid Salemi

Leur présence dans les manifestations récentes était tellement marquée que même les médias proches du régime ont dû reconnaître leur rôle désormais important.

Un contrat social qui s’effrite

À son arrivée au pouvoir en 1979, la théocratie iranienne avait promis de représenter les classes les plus démunies (mostazafin, en persan). Les dirigeants avaient mis en place un généreux système de subventions pour alléger le fardeau des ménages les plus pauvres en subventionnant l’électricité, le pain, l’essence, l’huile et plusieurs autres besoins essentiels.

En guise d’exemple, en 2018, les subventions de l’essence équivalaient à plus de 15 pour cent du PIB du pays. C’était une sorte de cooptation matérielle des couches les plus démunies. Or, avec le retrait graduel des subventions, le chômage galopant et un taux d’inflation grandissant, il n’est pas surprenant que le régime semble avoir rompu le contrat social qui le liait aux couches populaires.

Quant à la classe moyenne, le fait que les réformateurs n’ont pas réussi à vaincre les conservateurs a suscité beaucoup de déception. Alors que l’Iran s’apprête à tenir des élections en février 2020, l’ancien président réformateur Mohammad Khatami a lui-même reconnu que de plus en plus d’Iraniens ont perdu espoir dans la réforme et qu’ils sont favorables au renversement du régime. Le projet de réforme visait à donner plus de libertés à la jeunesse et à établir un État de droit en affaiblissant les institutions non élues du régime comme l’Office du guide suprême, et le Conseil des Gardiens et les Gardiens de la Révolution.

Les déceptions ont fait perdre au régime l’appui d’une importante partie des classes moyenne et populaire. Il reste quelques fidèles chez ceux qui en bénéficient directement. Par exemple, en réaction aux manifestations anti-régime, le gouvernement iranien a lui-même organisé une manifestation pro-régime au cœur de Téhéran.

Rassemblement pro-gouvernemental à Téhéran, le 25 novembre. Le gouvernement iranien organise lui-même des contre-manifestations, en réaction à celles qui embrasent le pays depuis plus d’un mois. AP Photo/Ebrahim Noroozi, File

Tout cela augure très mal pour cette théocratie qui n’a plus la capacité de répondre aux attentes des Iraniens. Face à cela, elle semble avoir choisi la voie de la répression.

Or, l’histoire nous apprend que la répression des manifestants ne parvient pas à faire taire leurs revendications. En 2017, elle avait plutôt alimenté leur colère et leur détermination. Il y a donc fort à parier que l’actuelle répression débouchera sur une nouvelle vague de manifestations encore plus risquée pour le régime.

[Ne manquez aucun de nos articles écrits par nos experts universitaires. Abonnez-vous à notre infolettre hebdomadaire. ]

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 95,300 academics and researchers from 3,097 institutions.

Register now