Israël : mais où est donc passé le camp de la paix ?

Manifestation à Jérusalem, en octobre 2016, organisée par l'ONG « Femmes pour la paix ». Ahmad Gharabali/AFP

Existe-t-il encore un camp de la paix en Israël ? Dans cette question qui revient comme une antienne se lit la nostalgie d’une époque où un mouvement comme La Paix maintenant mobilisait des centaines de milliers de personnes. De là à annoncer la disparition de ce camp, il n’y a qu’un pas trop vite franchi. Même s’il est à la peine, même s’il a connu des périodes de creux, le camp de la paix n’a jamais cessé d’exister. Les colombes israéliennes ne se sont jamais avouées vaincues. Les choses sont plus compliquées.

Une myriade d’ONG

Ce « camp » s’est métamorphosé avec le temps. Aux grandes mobilisations en faveur de la paix avec l’Égypte, en 1979, ou contre la guerre du Liban, en 1982, s’est substitué un militantisme porteur d’actions concrètes et au quotidien. Au fil des ans, il s’est créé une myriade d’organisations non-gouvernementales (ONG) qui œuvre pour la paix et les droits de l’homme. Le Forum israélien des ONG pour la paix compte plus de 150 ONG israéliennes ou israélo-palestiniennes. Ces petites associations font preuve d’une vitalité insoupçonnée et s’activent souvent dans l’ignorance de la majorité de leurs compatriotes. Elles constituent un angle mort pour les opinions publiques occidentales.

De cet ensemble hétéroclite se détachent quatre mouvances principales. Une des plus significatives est celle des ONG vouées à la réconciliation, qui tentent de rapprocher les sociétés des deux camps – l’israélien et le palestinien – en luttant contre les stéréotypes et les préjugés négatifs que les uns ont des autres. Parmi les plus emblématiques de ces associations on trouve Le Forum des parents endeuillés pour la paix israélo-palestinienne et Les Combattants pour la paix.

Autre mouvance, celle des ONG de droits de l’homme. Bien que leur activité première ne soit pas de « penser la paix », leur travail de terrain dans les territoires occupés, au plus proche des zones de friction entre l’armée et la population palestinienne, comporte un message implicite de paix : on ne peut pas préserver l’avenir et les chances d’une réconciliation entre les deux peuples sans un respect mutuel. Elles irritent et suscitent des attaques incessantes de la part de la droite et de l’extrême droite.

Cette mouvance comprend des organisations très diverses comme B’tselem, Mahsom Watch (Mahsom veut dire « barrière » en hébreu), les Médecins pour les droits de l’homme, Les Rabbins pour les droits de l’homme, Yesh Din (Il y a une justice), le Comité public contre la torture en Israël, ou encore Brisons le silence, une association de soldats qui recueillent des témoignages sur les abus de l’armée contre les civils palestiniens.

Think-tanks et électrons libres

Une autre catégorie tout aussi significative est le « camp de la paix des experts ». Celle-ci verse plutôt dans le « peace-building par le haut », le plus souvent à l’initiative d’anciens dirigeants politiques, hauts gradés de l’armée ou des services secrets, et d’universitaires. Il fonctionne à la manière des think-tanks, proposant des solutions concrètes au conflit (tracé des frontières, barrière de séparation, Initiative de paix saoudienne, modalités d’évacuation des colons de Cisjordanie, etc.). Dans cette catégorie s’inscrivent le Conseil pour la paix et la sécurité, l’Initiative de Genève, Blue White future, l’Israeli Peace Initiative, les Commandants pour la sécurité d’Israël.

Il faut enfin compter avec un camp de la paix informel, fait d’individus qui ne veulent appartenir à aucune structure établie et ont choisi de s’investir en solo pour la paix. C’est le camp des « électrons libres ». On y rencontre des artistes, des écrivains, des chanteurs, des musiciens, des cinéastes qui, forts de leur notoriété, apportent leur soutien à la cause de la paix (entre autres la chanteuse Ahinoam Nini ou Noa, les écrivains Amos Oz et David Grossman). Mais on y croise aussi des gens ordinaires qui se dévouent sans chercher à attirer vers eux les feux des médias, sans tenter de mobiliser des soutiens, juste pour satisfaire leur conscience.

La solution des deux États

La nostalgie pour l’« âge d’or », celle des grandes manifestations de soutien à la paix avec l’Égypte ou contre la guerre du Liban, a masqué un phénomène important et trop méconnu : à l’époque, ces mobilisations de masse portaient sur des enjeux populaires. La question palestinienne, très impopulaire, n’était abordée que par une petite avant-garde de personnalités courageuses et bien isolées.

Aujourd’hui, les pacifistes israéliens militent tous pour la solution à deux États. Comparaison n’est donc pas raison. Notons que ces organisations peuvent faire descendre dans la rue entre quelques dizaines et plusieurs milliers de manifestants. En octobre 2016, Les Femmes œuvrent pour la paix ont mobilisé quelque 20 000 personnes dans une grande marche pour la paix. On est certes loin des 100 000 personnes de la fin des années 1970–début des années 1980, mais dans le contexte actuel de défiance réciproque ce n’est pas négligeable.

En quête d’un « faucon éclairé »

Le camp de la paix représente un miroir grossissant de cette société polarisée entre deux camps, l’un favorable au compromis et l’autre partisan du statu quo. Une des conséquences majeures de cette polarisation est la fracture désormais profonde entre la majorité des Israéliens et les mouvements de paix. L’opinion publique ne fait plus confiance à ses pacifistes et aime encore moins les organisations de droits de l’homme. Le camp de la paix est perçu comme dangereux, inutile et menaçant d’éroder le récit sioniste du droit sur la terre d’Israël, selon lequel il n’y a qu’une seule victime à ce conflit.

Manifestation pour la paix le 14 janvier dernier à Tel-Aviv. Jack Guez/AFP

Inversement, ces militants n’attendent plus aucun soutien, ni de leurs compatriotes, ni de leurs dirigeants. Les colombes israéliennes ne comptent plus que sur les pressions internationales pour faire fléchir les dirigeants de droite et les amener à la table de négociation. Nombre d’entre elles d’ailleurs se disent prêtes à se rallier à l’idée d’un État bi-national, ne croyant plus à la possibilité de défaire ce que les différents gouvernements, de droite comme de gauche, ont fait en matière de colonisation. La lassitude, voire le défaitisme, tendent parfois à l’emporter.

Surtout, la gauche colombe n’a aucun leader digne de ce nom et nombreux sont ceux qui pensent que seul un homme de droite pourrait faire sortir le pays de l’impasse. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les colombes israéliennes sont en quête d’un « faucon » éclairé.


Samy Cohen vient de publier « Israël et ses colombes : enquête sur le camp de la paix » (Gallimard, 2016).