J’ai regardé les étoiles et dansé le jazz avec des migrants à l’université (1)

Soirée astronomie à l'université Paris-Sud avec des réfugiés. Aout 2018. Hervé Dole, CC BY-SA

Migrants ? Réfugiés ? Exilés ? Demandeurs d’asile ? Le Préfet parle de demandeurs d’asile. J’utiliserai, par simplicité, le terme de réfugiés désormais. En cette fin de mois d’août 2018, le Préfet cherche un gymnase pour accueillir durant trois semaines des réfugiés devant quitter un gymnase de la ville d’Évry. En accord avec la présidente de l’université Paris-Sud et le directeur de l’UFR STAPS, le Préfet réquisitionne donc notre gymnase universitaire.

Les services de l’université, sous l’impulsion de la présidente, se mobilisent : aménagement des douches, couverture du sol, personnel de sécurité pour protéger 24h/24, tirage de lignes électriques, et coordination avec les laboratoires de recherche voisins et surtout avec l’association « Habitat et humanisme » qui s’occupe des réfugiés : mise en place des lits de camp, des tables, chaises, imprimante pour formalités notamment. Je propose d’organiser une soirée astronomie ainsi que une, voire deux, soirées culturelles de type musique ou cinéma, persuadé que la culture rapproche les hommes. La présidente saisit mes propositions au bond et les transmet à l’association, qui accepte.

Préparation de la soirée astronomie

Le projet est de proposer une soirée astronomie avec plusieurs télescopes afin d’observer les étoiles et les planètes, et de discuter de l’univers, de la nuit, de tout et de rien, jusque vers 23h. Pour avoir organisé et participé à de nombreuses telles soirées, je sais que l’ambiance décontractée permet des échanges apaisés, agréables et de grande qualité, alternant entre questions existentielles, plaisanteries et sujets graves ou légers.

Tout en scrutant chaque jour les prévisions météorologiques afin de choisir une soirée sans nuages, je mobilise mes amis astronomes amateurs de l’association AAV ainsi que les étudiants de l’association ALCOR. Je sollicite également les services de l’université afin d’étudier la possibilité de faire éteindre les lampadaires à l’endroit envisagé pour les observations astronomiques. Le retour est immédiat et positif ! On attend juste mon feu vert pour la date. Impressionnant de rapidité et d’efficacité.

La présidente de l’université et mes collègues vice-présidents viennent accueillir les réfugiés le jour de leur installation. Quelques jours plus tard, la présidente informe tous les personnels de la présence des réfugiés, et lance un appel aux dons. L’appel sera entendu et de très nombreux dons vont affluer durant plusieurs jours, à tel point que le petit local dans le gymnase n’y suffit plus. Les aides-bénévoles arrivent également parmi les personnels.

Les réfugiés sont 75 jeunes hommes qui viennent d’Afghanistan, d’Érythrée, de Somalie, du Soudan, du Tchad et du Mali. Ils parlent anglais, arabe, et plus rarement français.

L’avant-soirée

Si la nuit tombe vers 21 heures en ce début du mois de septembre, je vais installer le matériel astronomique vers 19h afin de profiter du jour, et de commencer les rencontres.

Après avoir chargé le lourd matériel astronomique dans la voiture de mon laboratoire, l’Institut d’Astrophysique spatiale (CNRS et Paris-Sud), j’arrive, le cœur battant de curiosité et d’une certaine excitation, vers le gymnase. Les réfugiés, qui discutent dehors, me repèrent vite et viennent vers moi, aussi souriants et curieux que moi. La discussion amicale s’engage tout de suite en anglais sur le mode « c’est quoi ce que tu amènes ? On va vraiment voir les étoiles ce soir ? Comment ça marche ? Par où on regarde ? » L’astronomie a ceci de magique que la curiosité et la fascination l’emportent sur tout autre aspect.

Affiche de la soirée astronomie. Max de Habitat et humanisme

Max, de l’association, m’accueille et participe au dialogue. L’ambiance est chaleureuse. J’aurais envie de leur poser des dizaines de questions sur leurs parcours, leurs motivations, leurs vies d’avant, leurs projets. Mais je me retiens ; le mieux est de les laisser s’exprimer, de les écouter, et de nous laisser tous porter par les discussions.

Tout le monde est joyeux autour des lunettes et télescopes qui s’installent alors qu’il fait encore jour. L’heure du repas arrive : tout le monde rentre, s’installe sur les tables. En attendant les repas livrés par un prestataire local ami, les réfugiés jouent à des jeux de cartes, d’échec, ou autre. Autour d’un bon morceau de poulet en sauce avec semoule, les échanges commencent en français avec des Maliens et Tchadiens. Je suis physiquement dans « mon » université, et pourtant, avec ce repas dans le gymnase avec eux, je découvre un monde plus vaste, plus contrasté et passionnément humain.

Durant ce repas des histoires commencent à s’échanger : des traversées de la méditerranée durant 3 jours, des « je suis resté en Libye pendant un an », des « tu connais la Chapelle ? J’y ai des copains ». Un autre soir où je dînais avec eux, un grand jeune homme d’Afrique de l’Est se met à côté de moi, tout sourire, et se met à me parler dans un anglais très approximatif. Nous mangeons, et ses mots sortent sans discontinuer. Je comprends quelques bribes, qui me glacent le sang : on t’oblige à porter une arme et à tuer tel groupe de personnes, sinon on te tuera, quel choix j’avais, il fallait se planquer… Un autre me dit, au détour d’une conversation légère : on est bien ici, il n’y a pas de bombes. Je n’imagine pas ce que ces jeunes hommes ont vécu. Et si je me l’imagine, ce doit être encore loin de la réalité…

Soirée astronomie du samedi soir et selfies

Les 75 personnes ont été intriguées par nos cinq appareils, et la soirée commence. C’est la queue derrière les lunettes et télescopes, dans une ambiance décontractée de rires, d’anglais, d’arabe, de français. Nous avons observé quelques merveilles célestes : étoiles colorées et brillantes (Albiréo, Véga), et les planètes Mars et Saturne rapidement puisqu’elles étaient basses sur l’horizon et notre parking d’observation pas idéalement situé puisque bas dans la vallée.

La première soirée astronomique, sur le parking situé entre le gymnase et l’institut de mathématique d’Orsay. Hervé Dole

Les réfugiés étaient fascinés, intrigués, contents. À un moment, tout le monde a voulu se prendre en selfie ou se faire prendre avec les télescopes. Pendant environ vingt minutes, c’était un son et lumière de rires et flashs puissants de smartphones pour cette séance photo générale improvisée, où chacun voulait en être ! Pas idéal pour une soirée astronomie (où l’on recherche l’obscurité), mais qu’importe : la joie qui s’exprime sur le moment l’emporte ! Je les sens fiers de participer à une telle soirée, et leurs photos sont vite partagées.

Devant le télescope, avec le smartphone qui éclaire bien ! Hervé Dole

Les échanges étaient sans fin, joyeux, intenses. Quelle énergie ils dégagent ! Et quels parcours que les leurs… ! Tous avaient l’air ravis de cette soirée !

Les étudiants d’ALCOR en licence à Paris-Sud et en master Paris-Saclay m’ont dit ensuite appréhender un peu la soirée en la préparant, certains étant timides ou peu habiles en anglais ; tous sont heureux d’avoir eu le contact et la communication faciles avec les réfugiés, et sortent émerveillés de ces échanges et expériences, avec des étoiles dans les yeux.

D’habitude, en organisant une soirée astronomique, on se délecte de voir des étoiles dans les yeux des participants observant pour la première fois au télescope. Ici, c’était double effet : nous avions aussi des étoiles dans les yeux avec ces rencontres fortes. Pour paraphraser l’astronaute Bill Anders d’Apollo 8 en 1968 qui disait en substance « nous sommes venus explorer la Lune mais nous avons découvert la Terre », subjugués qu’ils étaient par la beauté de notre planète, je dirais pour ma part que nous étions tous venus regarder les étoiles, les planètes et le ciel, et ce que nous avons finalement redécouvert c’est l’humanité, son universalité, sa chaleur et la joie simple mais profonde de la rencontre.

Cette belle soirée semble avoir enchanté tous les participants – moi le premier. J’avais un peu anticipé cette possibilité, aussi proposé-je une seconde soirée le lendemain, un peu plus loin sur la butte dont l’horizon est mieux dégagé. Rendez-vous est pris le lendemain dimanche à 21h puisque la météo est également favorable.

La suite demain pour la fin du récit.


Read more: J’ai regardé les étoiles et dansé le jazz avec des migrants à l’université (2)