Jane ou Peter, un prénom anglais peut-il aider à l’école ?

Donner un nom anglais aux enfants permet-il de mieux apprendre la langue ? Mychele Daniau/AFP

Jane ou Peter, un prénom pour la vie. Et à l’école ?

Voilà un débat qui agite les salles des profs depuis des lustres. Se voir attribuer un prénom anglais aide-t-il les élèves à se projeter dans l’apprentissage de la langue ?

La première question qui se pose est d’importance : que représente notre prénom pour nous ? Sommes-nous satisfaits du choix de nos parents ? Régulièrement des prénoms défraient la chronique : les Myrtille ou Cerise ont connu cela.

Lorsque nous passons devant le maire ou un notaire, nos seconds et parfois troisièmes prénoms peuvent faire sourire. Héritage des oncles et grands-parents, des parrains et marraines parfois…

Un prénom vieillit-il bien ? Il y a 10 ans, les Jena ou Jade se seraient appelées Jane…

Que révèle alors un prénom sur nos parents, ou sur ceux qui nous les attribuent ? Que dit-il de leurs désirs, de leurs projections sur nous ? Comment se fait le choix ?

Selon une enquête de l’Insee parue en 2004, les comportements individuels et l’histoire singulière des parents déterminent les prénoms, avec un paramètre complémentaire, celui de l’environnement.

Pour ce faire, l’Insee a comparé les choix des prénoms en Bretagne avec ceux de la France. Il ressort de l’étude que la diversité des prénoms augmente globalement en France et que la Bretagne fait à peu près les mêmes choix que le reste du territoire.

Il ressort également que le nombre d’enfants à prénom unique (critère d’originalité) est en forte progression (il a doublé en 2002 passant de 3,5 % à 7 %). Le nombre de lettres des prénoms se réduit de plus en plus (6,5 lettres pour les prénoms de garçons et 6,1 pour les filles).

Le choix des jeunes parents

Les Guides des prénoms fleurissent dans les librairies. L’Officiel des prénoms ou le Fichier des prénoms ou les banques de données sont autant consultés que les revues.

De plus en plus, les jeunes parents ne veulent pas dévoiler le prénom de leur future progéniture. C’est plus simple ! Même le sexe de leur enfant redevient le secret du couple, après des années d’exposition sur la place publique.

Récemment une jeune femme, enseignant-chercheur, entre deux cultures, me disait : « Oui, on a un prénom pour le petit frère de XX qui va naître. On trouve cette décision à chaque fois difficile et pleine de responsabilité, mais je crois que là, ça y est ! » Un prénom, c’est pour la vie.

Les prénoms subissent des mouvements de balancier. Si Jean et Marie étaient les favoris de l’après-guerre, Marie reste très présent de nos jours. Il semble que les familles socioculturelles les plus aisées privilégient des prénoms plus « classiques » et moins « typés », c’est-à-dire plus « français » et moins « exotiques ».

« Elle s’appellera Aliénor ! »

Léo et Louise ont été les prénoms les plus choisis en 2015 en France (Insee, 2015). Les modes évoluent. Le calendrier des Postes, une institution en France, est un miroir des prénoms actuellement en usage. S’y côtoient de plus en plus des prénoms d’origines diverses. C’est un bon indicateur des évolutions de notre société de plus en plus multiculturelle.

D’après Laura Wattenberg, qui écrit régulièrement dans la presse américaine sur le sujet et a mené diverses études sur les motivations pour le choix des prénoms aux USA, le prénom le plus répandu dans le monde (pour les pays qui tiennent des statistiques, s’entend) est Sophie, ou Sophia ou Sofia. Les pays où Sophie est le prénom le plus populaire représentent les 5 continents et plus de 22 langues. Un prénom peut franchit les frontières. Mais le font-ils tous et systématiquement ? Certes, non !

L’attrait des prénoms anglais ou américains

L’aura des prénoms anglais ou américain perdure depuis des décennies en France. Cela vient des USA, des groupes pop ou rock et de prénoms que l’Europe a découverts comme Dylan, Kevin, etc. Des stars comme Johnny, Sheila, Dave ou Eddie ont montré le chemin.

Plus récemment, avec le développement de la culture de masse US, les familles accros aux séries TV ont été influencées et ont ainsi parfois attribué aux enfants des prénoms d’origine anglaise ou américaine.

Donner un prénom de star à son enfant, le rend un peu star lui-même. Le prénom incarne l’espoir de la réussite et un brin de rêve.

Le terrain des prénoms d’origine anglaise ou américaine qui jouit d’une bonne image de marque est ainsi favorable pour son transfert vers un usage scolaire. On pourrait alors s’inspirer du Top 100 des prénoms « anglais » pour filles et garçons.

L’école et les prénoms anglais ou américains

Revenons à l’école et à l’attribution de prénoms en anglais aux élèves durant le premier cours de langue. Ce type d’activité soulève divers problèmes dont la recherche en didactique des langues et des cultures ne s’est pas encore saisie.

Les faits : au début de l’apprentissage d’une langue, de nombreux enseignants attribuent aux élèves un prénom dans la langue que ceux-ci vont apprendre. Le prénom est censé leur conférer une seconde identité, plus proche de la culture qu’ils vont découvrir. Le prénom aurait valeur de motivation et d’implication dans un univers culturel spécifique. On transporte Big Ben en classe d’anglais.

Ainsi fleurissent les Jane, Alison et autres Betty pour les filles, les Andrew, George ou Peter pour les garçons. Selon les classes, les élèves choisissent ou non leur nouveau prénom. Dans certains cas, ils le refusent, avec des réactions variables selon les enseignants, allant de l’acceptation du refus de l’élève à une contrainte lui imposant ce prénom envers et contre tout.

Il arrive que les élèves conservent leur prénom anglais durant plusieurs années, voire qu’ils en changent d’une année sur l’autre au gré des enseignants. Cette pratique ne fait cependant pas consensus chez tous les élèves et enseignants.

Des questions pour des pratiques scolaires avec les prénoms

Peut-on en effet artificiellement se doter d’un nouveau prénom, issu d’une culture souvent méconnue, qui n’est pas la sienne, à un âge où l’identité est encore en construction ? En maternelle par exemple, on apprend à reconnaître son prénom sur son portemanteau, on le calligraphie, on l’associe à sa photo.

Comment se pratique une telle appropriation d’une identité seconde et scolaire ? Que nous disent de telles activités scolaires sur la compréhension du monde anglophone par les enseignants et les élèves subséquemment ? Les prénoms proposés représentent-ils réellement la réalité anglophone du moment ?

Pour répondre à ces questions, nous avons consulté plusieurs ouvrages d’apprentissage des langues pour les élèves de CE1-CE2 dans le premier degré, en nous concentrant sur l’anglais. C’est en effet le plus souvent dans cette classe que l’on débute l’anglais. À l’exception de l’une d’elles, toutes les méthodes d’anglais proposent des prénoms « typiquement anglais » mais aucun prénom d’une autre origine, même les manuels plus récents. Voilà qui interpelle…

Or l’Angleterre, pays de référence pour les éditeurs de méthodes dans la première année d’apprentissage de l’anglais, est un pays multiculturel. Londres est la seconde ville de France par exemple. Les migrants sont nombreux en Grande-Bretagne, les colonies ont apporté leur lot de communautés de toutes origines culturelles.

Alors où sont passés les prénoms d’origine indienne, les prénoms arabes, etc. ? En Grande Bretagne, les prénoms de Jack et Harry, les plus répandus dans les années 2000 pour les garçons ont été détrônés par Mohammed et Oliver. Même le calendrier des Postes en France que nous évoquions plus haut a intégré ces prénoms.

Les méthodes françaises de langue anglaise pour les enfants de CE semblent gommer les différences et le multiculturel pourtant socialement présent et, de ce fait, ne proposent qu’une vision parcellaire des langues et cultures qu’elles sont censées représenter. Voilà comment naissent des stéréotypes !

Par le biais de cette simple liste de prénoms offerts aux élèves de CE, s’installe chez les enfants dès le début de l’apprentissage de la langue une vision erronée de la Grande-Bretagne.

On peut faire l’hypothèse que ces prénoms bien « anglais » sont des référents forts de la langue-culture à enseigner. Il s’agit d’une représentation fausse de la société anglaise (ou américaine ou de tout pays anglophone).

C’est là une manière d’influencer les élèves sur les identités existantes dans ces sociétés, d’en rendre certaines conformes, les autres moins. C’est aussi les influencer sur la valeur accordée à leur propre identité. On peut penser que cette dérive provient d’une (bonne) intention, de nature essentiellement didactique au détriment de la réalité sociale.

Un prénom anglais pour quoi faire en anglais ?

Mais à quoi servent donc ces prénoms bien « anglais » durant les séances de langue ? Le plus souvent, les prénoms servent à « se présenter », comme on le suggère par exemple sur le site primlangues. À ceci près que se présenter comme étant Jane, alors que l’on s’appelle en réalité Aïsha ou Karim, ce n’est pas aisé.

Sur le plan culturel, on peut découvrir les surnoms (nicknames) fréquents en anglais. Par exemple, le prénom du célèbre mannequin anglais Ken, l’ami de Barbie, est en réalité le petit nom de Kendal. Le prénom revêt une dimension culturelle et est l’occasion de pointer une habitude very british, le nickname.

Parfois, les prénoms servent d’occasion pour mener des activités de phonologie. Ils sont alors le prétexte à « faire de la langue », à entrer dans les sons de l’anglais, comme le propose la fiche d’une conseillère pédagogique langues vivantes. Voilà un usage didactiquement pertinent, l’anglais étant bien connu pour être difficile à prononcer pour des francophones et la phonologie utile dès le plus jeune âge.

Hélas, là aussi, seuls des prénoms anglophones sont pris en compte. On ne voit ni prénom indien, ni prénom arabe, à l’exception de l’unique méthode citée au départ qui les distille au fil de ses parcours.

La réalité sociale multiculturelle est pour ainsi dire négligée, voire minorée. De telles listes de prénoms constituent une caricature du monde anglophone. Ainsi, en voulant bien faire, ces méthodes d’anglais pour le CE1-CE2 ont induit une fausse image d’une société qu’elles ont figée dans le temps.

On va donc pouvoir y réfléchir à deux fois avant d’imposer un prénom anglais aux élèves…

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