« Jeune femme », ou le portrait d’une force libre

Laetitia Dosch incarne la « Jeune femme » du titre. Allociné

Au dernier Festival de Cannes, Jeune femme, de Leonor Serraille, a remporté la Caméra d’or et suscité un vif enthousiasme. Portrait de femme, réalisé par une femme, ce film ne se présente pourtant pas comme un manifeste féministe. Ouvert aux quatre vents, écrit avec finesse, il interroge les étiquettes, pour les envoyer valser.

Une Jeune femme étiquetée malgré elle

Paula (Laetitia Dosch), 31 ans, vient d’être quittée par son compagnon – un artiste renommé – après 10 ans de relation. Au sens propre, il l’a jetée à la rue, avec le chat. Sidérée, Paula commence par insister, se cognant la tête contre la porte. Aux urgences, en crise de colère et de panique, elle livre un réquisitoire à la mesure de la violence qu’elle a subie. Abandonnée dans un Paris hostile (« Paris, c’est une ville qui n’aime pas les gens ! » lance-t-elle, à un moment, à un vigile de grand magasin), Paula n’a plus rien.

Elle a l’âge de s’en sortir seule, comme le lui rappelle avec lassitude et condescendance son ex-amoureux au téléphone. Dans cet âge intermédiaire, Paula ne peut plus avancer comme excuse l’âge tendre de la jeune fille. Mais comme excuse devant qui ? Sommée de réagir, la jeune femme s’exécute et trouve des expédients, pour la nuit, pour voir venir pendant quelques jours. Seulement, passer une nuit chez des amis ou connaissances implique d’entendre leur ton moralisateur, ou même leurs propositions indécentes. Dans Paris, vêtue d’un vieux manteau orange et les cheveux de plus en plus gras, Paula cherche un petit boulot.

En marge

Leonor Serraille filme un personnage jeté à la rue, qui doit rapidement trouver une place d’appoint : de place fixe, rassurante, Paula n’a pour l’instant pas d’idée. Depuis dix ans, elle a vécu sans souci de l’avenir, au Mexique, amoureuse d’un artiste cosmopolite et branché qui subvenait à ses besoins. D’un coup, il lui faut s’assumer seule, sans diplôme ni perspective. Vendeuse de petites culottes dans un grand magasin ou baby-sitter pour une jeune femme aisée, sympathique seulement en apparence, Paula prend ce qu’elle trouve, sans honte.

A la limite, ces petits métiers ne lui semblent pas plus médiocres que les positions des autres gens autour, ceux qui vivent selon la norme. Certaines des vendeuses font une thèse. Lorsqu’on lui demande ce qu’elle fait à côté, Paula répond la vérité « Je ne fais rien. » À la jeune mère qui lui demande ses références de garde d’enfants, elle ne dit pas la vérité, qu’elle vend des culottes, mais qu’elle est étudiante en histoire de l’art. « à votre âge ? », s’étonne l’autre jeune femme, dotée, elle, d’un grand appartement et d’un job épanouissant : « Mon mari m’a laissé l’appartement. Je n’aimais plus le premier, mais j’adore le second ! » Leonore Serraille écorne les gens « normaux », tellement à l’aise dans leur milieu qu’ils n’en voient pas les petitesses.

Un personnage à rebours des modèles conformistes. Allociné

Un « modèle » féminin à rebours des conventions

Ecoeurée, la jeune femme ne se replie pas sur elle-même, mais part au combat. Boule d’énergie, elle navigue à vue dans cette société bloquée, puisant un peu de réconfort là où elle peut. Mentant ou non, selon les situations, elle est prête à endosser l’identité d’une autre personne. Les méprises, comme dans les romans, provoquent souvent de jolies rencontres. Laetitia Dosch incarne ce personnage flottant, aux yeux vairons (l’un marron, l’autre bleu), corps souple et sportif (un peu comme Vimala Pons, autre belle amazone du cinéma français).

Privée du regard de photographe de son ami artiste, elle ne se vit plus comme une femme-objet. Mais elle ne se sent pas non plus en pleine possession de son identité et de sa vie. Ni objet, ni sujet, juste un individu temporairement effacé de la carte, sans liens avec rien. Chez Justine Triet, dans La Bataille de Solferino (2015), Laetitia Dosch campait déjà une jeune femme en pleine crise d’ex-couple, stressée par l’ampleur de la discorde et des élections. Mais elle était alors présentatrice télé, et c’est Vincent Macaigne, l’ex, qui représentait le pôle oisif. Toujours chez Justine Triet, Virginie Efira incarnait récemment une Victoria (2016) dépressive, déboussolée, pleine d’angoisses et de doutes, mais néanmoins avocate reconnue. Une représentation de la femme, vulnérable mais brillante, qui fait penser à Katharine Hepburn.

Ici, Paula n’est rien du tout, noyau dur de liberté en mouvement. Libre et vide ? Elle le revendique, loin de certaines exhortations féministes d’émancipation et de réussite à tout prix. Elle ne coche plus aucune case mais, lorsque, brusquement, l’ex-compagnon fortuné change d’avis et s’avise de la reprendre, comme un bagage égaré, Paula sait dire non. Dans un monde moderne où peu de choses font encore envie, la liberté constitue encore le bien le plus précieux. Pas de modèle à suivre, ni femme « de », ni baby doll (l’uniforme rose bonbon du magasin de culottes est d’ailleurs désérotisé avec humour). Plutôt une résistance farouche à la Henry David Thoreau.

Une force libre

On pense, par moments, aux films de Mikaël Hers (Ce sentiment de l’été, sorti en 2016, avec Anders Danielsen et Judith Chemla), où les personnages de trentenaires mal établis, sans situation stable, éprouvent une difficulté à vivre et à s’orienter dans la société. Entre deux boulots ternes, entre deux âges, ils prennent le temps et la peine de s’épauler. Petite sœur de ce beau Jeune femme, le récent Baden Baden de Rachel Lang (2016), abordait les mêmes questions inquiètes : là aussi, une jeune femme (Salomé Richard), quittée par son compagnon artiste, se retrouvait en panne de désir et de perspective, et entreprenait de réparer la salle de bains de sa grand-mère malade (Claude Gensac, dont c’est le dernier film).

Dans Baden Baden comme dans Jeune femme, les deux personnages refusaient de se plier aux impératifs de la société, pour prendre le temps de souffler et de se retrouver, en liberté. Chez les deux jeunes femmes, un grand vide angoissé, mais aussi une force brute, ni féminine ni masculine (pour reprendre l’expression de Juliette Binoche dans son interview au Monde à propos de l’affaire Weinstein), juste une force de vie et de réaction.