Nos années Trump

Joe Biden, une candidature à risque en pleine époque #MeToo

Joe Biden sur scène lors du « Glamour Celebrates 2017 Women of the Year Live Summit » au Brooklyn Museum, le 13 novembre 2017. Craig Barritt/AFP

En 2016, l’électorat du Parti démocrate était composé à 58 % de femmes mais cela n’a pas fait gagner Hillary Clinton pour autant. Quatre ans plus tard, les femmes pourraient bien jouer un rôle central et faire perdre certains des candidats qui s’élancent sur la piste. Or celui qui semble être déjà le plus en danger est bien Joe Biden, qui vient d’annoncer sa candidature : a-t-il pris la juste mesure des mutations récentes et de l’amplification du féminisme depuis 2016, ou sera-t-il à ranger dans la case de ceux qui vont en faire les frais ?

La question est posée après des accusations qui ont été portées contre son comportement « trop tactile » par Lucy Florès, une élue démocrate du Nevada, et alors que l’accusatrice principale est revenue à la charge mercredi 24 avril sur cette affaire.

C’est d’autant plus regrettable que Joe Biden s’est, en réalité, montré très actif durant sa longue carrière pour le droit des femmes. On se souvient, notamment, de la lettre qu’il a adressée à la victime du viol de Standford (Californie). C’était en 2016 et l’affaire avait fait grand bruit aux États-Unis : Brock Turner, un champion universitaire de natation, avait écopé de six mois de prison, une peine quasi-symbolique, alors qu’il en risquait plus du double, vu la gravité des faits. Il a été révélé que le père du jeune homme avait lui-même écrit au juge, l’implorant de ne pas condamner son fils pour « à peine 20 minutes d’action qui pourraient ruiner sa vie ».

Le jeune homme n’avait jamais manifesté de regrets, s’estimant victime de la culture de la fête qui règne dans les campus américains et de la surconsommation d’alcool que l’on y pratique. Son accusatrice avait lu une lettre adressée à son agresseur en pleine audience pour faire part de sa détresse et dénoncer ce simulacre de justice.

La banalisation des agressions sexuelles a été un phénomène largement dénoncé à cette époque-là, et ce procès est vite devenu le symbole de ce qui scandalise l’Amérique et qu’il faut changer.

Combattre la loi du silence

La lettre de Joe Biden, qui a été publiée par Buzzfeed le 9 juin 2016, commence ainsi :

« Je ne connais pas votre nom, mais vos mots sont à jamais gravés dans mon âme. Des mots que l’on devrait faire lire aux hommes et aux femmes de tout âge. Des mots que j’aurai voulu que vous n’ayez jamais eu besoin d’écrire. »

Cette lettre fait état de sa colère et de son incompréhension qu’une jeune fille sur cinq soit encore victime d’agression sexuelle dans les universités américaines et que la seule réponse apportée par la société soit de les inviter à se taire et à passer à autre chose.

Joe Biden a alors exhorté les victimes à parler, seule condition pour changer cette culture inacceptable, une culture qui fait que l’on persiste à poser aux victimes les mauvaises questions : « Que portiez-vous ? Pourquoi étiez-vous là ? Qu’avez-vous dit ? Combien d’alcool avez-vous bu ? » Au lieu de retourner l’angle d’approche et de demander à l’agresseur : « Comment avez-vous pu penser que vous aviez le droit de violer ? »

Barack Obama et Joe Biden lors du lancement de la campagne « It’s on us » à la Maison Blanche à Washington, le 19 septembre 2014. Nicholas Kamm/AFP

Joe Biden a fait sienne la cause de la lutte contre la violence faite aux femmes. Le 7 avril 2017, il était à l’Université de Las Vegas, réputée comme l’une des plus touchées par le phénomène, pour faire entendre sa voix sur ce même thème aux côtés de la chanteuse pop Lady Gaga.

Le pays s’est alors souvenu qu’il a participé à la rédaction de la loi contre les violences faites aux femmes de 1994 et co-présidé avec Barack Obama le lancement du programme « It’s On Us », en 2014, destiné à lutter contre les agressions sexuelles dans les universités.

Joe Biden reste populaire auprès des femmes

Toutefois, tout s’est compliqué pour Joe Biden avec le nombre de candidatures de femmes dans cette présidentielle : cette fois-ci, elles sont six – un nombre jamais atteint. Ne seront-elles pas plus à même de prendre en charge cette cause féministe bien mieux que lui ?

Car c’est du comportement odieux de certains des hommes les plus puissants du pays dans les domaines du divertissement, de la politique et des entreprises dont il est question. Les femmes vivent cette triste réalité depuis des années. Ce problème a constamment été enterré, les femmes craignant d’être davantage harcelées, mais aussi en raison de la honte ressentie par les victimes ou la crainte de représailles.

Pour ses amis, Joe Biden est au contraire l’homme de la situation, celui qui peut porter sur ses épaules l’espoir des femmes de voir les choses changer. Un sondage Quinnipiac mené auprès d’électeurs californiens a révélé la même tendance : 67 % des électrices ont déclaré que la question des attouchements inappropriés de Biden n’était « pas grave » à leurs yeux et qu’elles restaient convaincues qu’il représentait la meilleure chance de battre Donald Trump.

Peu importe, donc, pour son camp les comportements passés, qui appartiennent au passé et ne sont pas porteurs de machisme, de sexisme ou d’une volonté de dominer. Ses soutiens défendent sa volonté forte de mettre en œuvre la cause des femmes et rejettent surtout le surnom de « vieux pervers » dont l’a déjà affublé Donald Trump.

Une militante tient un panneau « Run Joe Run » suite à une allocution de Joe Biden lors d’un rassemblement organisé par des syndicats à Dorchester, Massachusetts, le 18 avril 2019. Joseph Prezioso/AFP

Cette exagération pourrait se révéler mortelle dans une campagne électorale. Joe Biden, qui l’a bien compris, a tenté d’allumer un contre-feu avant de s’élancer dans cette présidentielle :

« Au cours de mes nombreuses années de campagne et de vie publique, j’ai offert d’innombrables poignées de main, câlins, expressions d’affection, de soutien et de réconfort. Et pas une fois, jamais, je ne pensais avoir agi de manière inappropriée. Si on considère que c’est le cas, j’écouterai respectueusement ce point de vue. Mais jamais ce ne fut mon intention. »

En finir avec une masculinité toxique

De nombreuses voix féministes se sont déjà fait entendre au cours de ces dernières semaines pour apporter la contradiction et suggérer que le septuagénaire (il est âgé de 76 ans) retourne dans les années 1950 avec son collègue Trump. L’idée qui domine actuellement dans certains milieux féministes est qu’il faut en finir avec les manifestations outrancières d’une masculinité toxique qui restent toujours très présentes et évidentes dans le désir de conquête sexuelle, mais aussi dans l’étalage de la violence.

Aux yeux de ces féministes, Joe Biden n’est donc pas bien différent de Donald Trump et sa proposition de le frapper derrière le gymnase, qu’il avait manifesté dans un tweet, en pensant être drôle et mettre les rieurs de son côté, n’a rien de rassurant pour l’électorat féminin.

Dès aujourd’hui, la campagne prend un tour nouveau avec l’entrée de Biden dans la course, et il lui faudra réviser son discours pour tenter de rallier les femmes, et le faire très vite.