La kétamine est efficace pour les personnes qui ne réagissent pas aux antidépresseurs traditionnels. Elle est aussi prometteuse pour le traitement du TSPT et du trouble bipolaire. Unsplash/Kal Visuals, CC BY-SA

Kétamine : la drogue festive illicite qui promet de guérir la dépression

Il aura fallu attendre 50 ans, mais la kétamine, anesthésique et drogue festive illicite, fait maintenant un retour en clinique.

De nouvelles études indiquent que cet anesthésique couramment utilisé peut offrir un soulagement rapide des principaux symptômes associés à la dépression sévère, notamment les idées suicidaires.

Étonnamment, la kétamine agit en quelques heures et ses effets durent au moins une semaine. Encore plus frappant: la kétamine est efficace auprès des patients qui sont résistants aux antidépresseurs ordinaires, et qui représentent environ 30 à 50 pour cent des personnes souffrant de dépression.

Dans plusieurs pays, comme au Canada, en France, aux États-Unis au Mexique et en Australie, on tente d'étudier et de comprendre exactement de quelle façon la kétamine agit, et dans quelle mesure cela est sécuritaire et efficace dans un cadre clinique. Conjointement, ces études vont améliorer notre compréhension de la dépression à travers le monde et élargir l’utilisation de la kétamine pour traiter également d’autres formes de maladie mentale.

L’objectif de notre laboratoire à l’Université de Guelph est justement de comprendre comment des médicaments spécifiques, comme la kétamine, agissent sur le cerveau et influent sur le comportement.

Ma recherche doctorale examine spécifiquement le lien entre stress, inflammation et comportement. J’étudie la façon dont la kétamine influe sur le comportement et peut réduire les effets du stress, et quelles sont les répercussions sur les troubles de l’humeur, comme la dépression majeure.

Le premier anesthésique dissociatif

Au départ, la kétamine a été développée pour remplacer la drogue festive illégale bien connue, la phéncyclidine (PCP). À la fin des années 1950, l’entreprise pharmaceutique Parke-Davis s’est concentrée sur le PCP pour son usage comme anesthésique. Toutefois, le médicament provoquait des effets secondaires indésirables tels que le délire et la perte de sensation dans les membres, qui pouvaient durer plusieurs heures après l’administration du médicament.

La kétamine est connue sous le nom de la drogue festive Special K. (Shutterstock)

Pour régler le problème, Cal Bratton, de Parke-Davis, a incité les scientistes à chercher à modifier le PCP en vue principalement de réduire ses effets secondaires. En 1962, le chimiste organicien Calvin Stevens a synthétisé un composé semblable au PCP qui avait selon lui des propriétés anesthésiques similaires avec des effets psychoactifs plus courts que le PCP.

Ce composé, appelé à l’origine CI-581, a éventuellement été renommé kétamine en raison de la cétone et du groupe amine qui forment sa structure chimique.

À la suite de la découverte, la kétamine a été administrée lors de premiers essais sur des sujets humains au milieu des années 1960, notamment sur des détenus volontaires de la prison de Jackson, Michigan, aux États-Unis.

Après des rapports concordants selon lesquels la kétamine provoquait une sensation de « déconnexion » de l’environnement, elle a été classifiée comme le premier anesthésique dissociatif.

Au cours des années suivant les essais initiaux, la kétamine a rapidement gagné en popularité à travers le globe et elle a été reconnue comme anesthésique humain par la U.S. Food and Drug Administration (FDA) en 1970 — pour être vendue sous le nom de Ketalar.

Effet antidépresseur unique

Les récentes études décrivant les propriétés antidépressives de la kétamine ont provoqué un changement radical de la façon dont nous percevons le médicament et traitons les maladies mentales.

Les antidépresseurs typiques agissent en contrôlant les niveaux de neurotransmetteurs du cerveau appelés monoamines, comme la sérotonine et la noradrénaline. L’effet antidépresseur de la kétamine est unique, parce qu’il modifie l’activité du glutamate, qui est le principal neurotransmetteur excitateur du cerveau et qu’il n’est pas une monoamine.

L’une des découvertes fascinantes à propos de la kétamine est sa capacité de réduire rapidement les symptômes dépressifs chez les patients qui ne répondent pas aux antidépresseurs typiques de la monoamine. Ceci dénote le rôle du glutamate dans la dépression.

L’étude la kétamine ouvre de nouvelles voies pour le traitement des maladies mentales. (Unsplash/Candice Picard)

En fait, les études ont relié l’effet antidépresseur de la kétamine avec son habileté à maintenir les connexions entre les neurones (ou les cellules nerveuses) du cerveau. On sait que ces connexions changent continuellement en réaction à notre environnement. Ce processus est nommé plasticité. Il est intéressant de noter que l’habileté de ces neurones à changer les connexions dépend grandement de l’activité normale du glutamate.

Une combinaison d’études sur les humains et sur les animaux indique que l’effet antidépresseur de la kétamine peut impliquer le contrôle des niveaux de glutamate pour renforcer ces connexions et/ou les rétablir à l’état précédant le stress.

De nouvelles recherches sur l’habileté de la kétamine à rétablir ces connexions neurales et la façon dont le glutamate est associé aux troubles de l’humeur vont sûrement ouvrir de nouvelles voies pour comprendre les maladies mentales.

Vaporisateur nasal et biomarqueurs

La recherche actuelle a également démontré les effets positifs de la kétamine sur d’autres formes de maladies mentales, comme le trouble de stress post-traumatique (TSPT) et le trouble bipolaire. Même si les résultats semblent assez positifs, d’autres études sont nécessaires pour valider son utilisation au-delà de la dépression.

Un flacon de kétamine. (AP Photo/Teresa Crawford)

D’autres études utilisant une méthode de traitement répété durant plusieurs semaines ont démontré que la kétamine peut produire des réductions à long terme des symptômes de la dépression résistante au traitement, révélant le potentiel de sa sécurité et de son efficacité sur de plus longues périodes de traitement.

Récemment, la FDA a approuvé l’eskétamine (une «proche cousine» de la kétamine) aux États-Unis, vendue sous le nom de Spravato en vaporisateur nasal. Il est à noter que le vaporisateur n’est prescrit qu’aux patients résistants aux traitements de la dépression qui continuent de prendre un antidépresseur par voie orale et ne peut être utilisé que sous la supervision d’un professionnel de la santé.

Finalement, des études se penchent également sur les marqueurs biologiques qui peuvent prédire la réponse au traitement, aussi nommés biomarqueurs. Si elle est couronnée de succès, cette recherche permettrait la prestation de traitement plus précis et efficace sous la forme de plans de traitement personnalisé.

Accroître l’accessibilité au traitement à la kétamine pour la dépression sera la prochaine étape majeure pour ce médicament. Il pourra assurément offrir un soulagement efficace aux personnes qui continuent de résister aux traitements et de souffrir de dépression sévère.

L’utilisation de la kétamine pour le traitement des troubles de l’humeur ne doit se faire que dans un établissement clinique soigneusement supervisé. L’usage de la drogue illicite Special K peut créer une dépendance, représenter un grave danger et causer des dommages psychologiques à long terme.

This article was originally published in English