Laïcité et fait religieux à l’épreuve de l’humour

Des moines bouddhistes dans le monastère de Ganden, au Karnataka, en Inde. François Zeller/Flickr, CC BY-SA

La plupart des sociétés occidentales postmodernes reposent sur un même substrat culturel. Celui-ci est fortement imprégné par la ou les religions qui y ont voix au chapitre et qui sont pratiquées dans les pays en question.

Dans le cas de la France, la culture est en grande partie sous-tendue par la civilisation judéo-chrétienne, ainsi que par sa mythologie et son imaginaire, qui donnent forme et sens à de très nombreux moments du quotidien.

Manifestation devant l’église Notre-Dame-des-Champs à Paris (1904) ; les tensions sociales concernant la place de l’Église dans la société étaient fortes à l’époque. Wikimedia

Dans un pays laïc comme la France, la question de la religion a toujours été sensible et elle l’est malheureusement beaucoup plus ces derniers temps, en raison des attentats meurtriers ayant frappé le territoire, en 2015 et 2016.

La religion fait l’objet d’une forme de crispation sociale, politique et culturelle si importante qu’elle semble empêcher toute distanciation critique. À ce propos, Jacques Derrida livre une anecdote pleine d’humour :

« je me rappelle qu’un jour Lévinas m’a dit, avec une sorte d’humour triste et de protestation ironique, dans les coulisses d’une soutenance de thèse : “aujourd’hui, quand on dit "Dieu”, il faudrait presque demander pardon ou s’excuser : “Dieu”, passez-moi l’expression… »

En matière de religion, l’humour fait cruellement défaut dès qu’il s’agit de la considérer comme un fait social et culturel. Les hommes en ont pourtant un besoin impérieux, comme le rappelle Bernard Sarrazin : « Chaque fois qu’il y a du sacré, un rire de désacralisation semble se déployer sous une forme ou sous une autre. » Cet article aspire à montrer qu’il convient de prendre de la distance par rapport à la religion, définissant d’ailleurs quelques concepts.

Laïcité et fait religieux : tentative(s) de définition

Au sein de l’État français, la laïcité (qui est moins un principe qu’une règle et une éthique) entretient avec la religion des relations qui sont à la fois basées sur la tolérance, ainsi que sur un rapport plus passionnel, lié à l’organisation de cultes.

Pour Jean Baubérot, la laïcité, dans sa diachronie, conjugue trois principes fondamentaux : « le respect de la liberté de conscience et de culte ; la lutte contre toute domination de la religion sur l’État et sur la société civile ; l’égalité des religions et des convictions, les “convictions” incluant le droit de ne pas croire. »

Dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, le sociologue Émile Durkheim rappelle que « le fait religieux est fondamentalement un fait social. […] Le fait religieux […] affecte, sous des formes diverses, la totalité de l’existence sociale ».

C’est à la faveur d’un glissement sémantique que l’on prend conscience de la socialité de la religion et des faits qui lui sont liés. Régis Debray souligne ainsi :

« Premièrement, il se constate et s’impose à tous. Que cela plaise ou non, il y a depuis mille ans des cathédrales dans les villes de France, des œuvres d’art sacré dans les musées, du gospel et de la soul music à la radio, des fêtes au calendrier et des façons différentes de décompter le temps à travers la planète. »

Le fait religieux est observable, neutre et pluraliste. Laïcité et fait religieux, concepts sérieux s’il en est, ne doivent pas être confondus avec l’esprit de sérieux et s’accommodent de ce que Goffman appelle la « distance au rôle ».

Le fait religieux à l’épreuve de l’humour

Les religions conditionnent l’émergence d’un esprit de sérieux et des attitudes pontifiantes. Comme l’écrit Henri Meschonnic :

« Le gestionnaire du divin s’identifie au divin, à force de se l’approprier, et de le gérer. Et comme sa gestion est sociale, elle est politique. Le religieux est théologico-politique. »

Cette position est totalement incompatible avec toute forme d’humour.

Une du journal Charlie Hebdo ; l’hebdomadaire satirique a été attaqué plusieurs fois pour ses dessins : le 7 janvier 2015, les frères Kouachi tueront huit de ses collaborateurs. Philippe Roos/Flickr, CC BY-SA

En d’autres termes, face aux faits religieux, la « distance au rôle » est de rigueur, déplaçant le curseur vers des gestes culturels et interprétables à l’aune de la culture de chacun. Pensés depuis une autre culture, ils sont mésinterprétés et donnent naissance au rire complice et bon enfant.

Si les faits religieux reposent sur un substrat culturel, les interdits alimentaires demeurent de réelles pommes de discorde dans notre société actuelle.

Dans un film grand public comme Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, le repas de Noël avec les gendres juif, musulman et chinois (autour des dindes hallal, casher et laquée), ou la scène de la Bar Mitzva, donnent lieu à des scènes savoureuses, illustrant parfaitement la « distance au rôle » goffmanienne : « C’est le fait de cette séparation entre l’individu et le rôle qui lui est imputé, qu’exprimé de façon significative, j’appellerais distance au rôle. »

Dans cette comédie à succès, l’humour, comme le rappelait Vladimir Jankélévitch, « n’est pas sans la sympathie… L’humour compatit avec la chose plaisantée, il est secrètement complice du ridicule et se sent de connivence avec lui… Au fond, l’humour a un faible pour ce qu’il raille. » L’humour nous apprend à rire de notre foi plutôt que de celle des autres.

Si l’on aborde les faits religieux et leurs pratiques ritualisées (circoncision, interdits, par exemple), on constate que ces sujets portent en eux-mêmes des difficultés épistémologiques et éthiques.

Toujours selon Henri Meschonnic :

« L’humanité […] est malade du théologico-politique. Elle est […] encore plus malade de confondre le divin avec le religieux, qui n’est que la confiscation du divin par ceux qui s’en proclament les porte-parole et les propriétaires. »

Le rire constitue à la fois un réflexe physique et l’une des plus hautes formes de spiritualité. C’est ce qui le rend crucial dans une société malade du théologico-politique, qui gagnerait beaucoup à pratiquer une salutaire « distance au rôle ».

À une époque où une vision dévoyée de l’islam alimente un terrorisme sanguinaire, l’humour permet de lutter contre la radicalisation religieuse et constitue définitivement, un art de vivre laïc.