La condition de la réussite en Master est la sélection

La sélection en Master doit s’effectuer par le mérite, par l’esprit combatif, l’acceptation de l’échec, le travail de recherche et de formation dirigé par les enseignants. Beyrouth, CC BY

La ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Mme Vallaud-Belkacem, est notoirement opposée à toute forme de sélection, du moins dans l’enseignement public, secondaire et supérieur, car le système sélectif des Grandes-Écoles ou encore de Sciences-Po, dont elle est issue, semble échapper à sa vigilance idéologique.

Mme Vallaud-Belkacem n’a eu de cesse de définir comme « rétrograde » toute forme de sélection à l’université. Elle n’avait pas hésité, en intervenant devant l’Assemblée nationale le 17 février dernier, à déclarer, en s’adressant sans doute moins aux députés présents qu’à l’Union nationale des étudiants de France : « Vous pouvez compter sur moi pour vous assurer que [la] liste [des formations relevantes du deuxième cycle pouvant faire l’objet d’une sélection] sera très limitative […] La sélection, profondément rétrograde, s’oppose à la démocratisation et au renouvellement de nos élites ».

Le décret du Conseil d’État, précisant que la sélection à l’entrée de la deuxième année de master était illégale sans la publication d’un décret d’application de la loi, ainsi que la pression d’une part importante de la communauté universitaire, relayée par la Conférence des présidents d’université, avaient fini par obliger le ministère à publier le 25 mai dernier un décret autorisant une partie des formations de Master à opérer une sélection entre le Master 1 (M1) et le Master 2 (M2).

Un grand nombre d’universitaires avaient souligné le caractère insatisfaisant d’un tel décret, affirmant que l’examen des candidatures et la décision concernant l’éventuel accueil des étudiants en master devaient intervenir en M1 et non en M2.

Les services du ministère semblaient ainsi s’orienter vers une telle solution. C’était sans compter avec les convictions inébranlables de Mme Vallaud-Belkacem.

La ministre vient de déclarer dans une interview parue dans Les Échos du 11 septembre qu’une nouvelle loi et un nouveau décret seraient bientôt votés, pour une mise en œuvre à la rentrée 2017.

Les universités pourraient bien recruter en M1, mais tout étudiant diplômé de Licence aurait le « droit » désormais, de poursuivre ses études. La nouvelle procédure de recrutement à l’entrée en master garantirait selon la ministre l’élévation du « niveau de qualification des jeunes ». Le principe qui inspire cette énième loi est clair : faciliter par tous les moyens juridiques la réussite pour tous, du bac au master, et sans doute demain au doctorat…

Plus d’étudiants en master… pour quel résultat ?

Le but serait de passer du 15-16 % actuel d’une classe d’âge diplômée de master en France à 25 %. L’objectif est très ambitieux (50 % de plus de diplômés), peut-être trop. Aujourd’hui, presque trois quarts des diplômés de licence générale poursuivent déjà leurs études en master.

Or même si tous les diplômés de Licence devaient décider de poursuivre leurs études sans aucune sélection à l’entrée du M1, on passerait au mieux de 16 % à 23 % ! Pour que ce chiffre soit atteint, il faudrait même que les équipes pédagogiques ne pratiquent aucune forme de sélection à l’intérieur du master, qui deviendrait alors, si la ministre accepte que l’on paraphrase une formule latine, un diplôme ope inscriptionis. On aurait ainsi rejoint les pays européens ayant un taux de diplômés de master autour de 25 %, mais au prix d’une dévalorisation de ce diplôme.

La notion de réussite n’a pas de sens sans la possibilité de l’échec, qui n’est pas toujours un revers, et qui peut aider la maturation intellectuelle et professionnelle de l’étudiant.

L’enseignement supérieur ne peut pas être une fabrique des diplômes évaluée sur son taux de productivité. L’objectif d’augmenter le nombre d’étudiants poursuivant les études après la Licence est en soi louable, mais le moyen d’y parvenir est tout aussi important. Il ne peut s’agir de saper les bases du système de transmission des savoirs, de vérification des connaissances, d’élaboration de la recherche.

Certes, l’histoire du savoir a montré que la connaissance progresse dès lors qu’elle est mieux partagée et que le vivier universitaire s’enrichit qualitativement et quantitativement. Mais cette progression doit se faire en respectant des règles et des protocoles scientifiques et didactiques rigoureux et transparents, validés par les chercheurs eux-mêmes. Les professeurs universitaires sont les seuls garants de la qualité et de l’impartialité d’un tel processus.

Leur retirer ce droit, qui est pour eux un devoir déontologique et scientifique, comme semble le préconiser la ministre, ce serait une faute grave, que la grande majorité des universitaires ne pourraient pas accepter.

Imaginer des commissions régionales décidant du sort des étudiants qui n’auraient pas été accueillis dans une formation du deuxième cycle signifierait s’attaquer aux libertés académiques fondamentales. Cela reviendrait à nier l’autonomie universitaire, soumise de fait à une tutelle régionale opaque. Ce serait aussi pénaliser tous ces étudiants qui sont inscrits en master en vertu des connaissances acquises, de leur projet de recherche, de leur motivation, bref de leur mérite.

La sélection par la formation et la recherche est primordiale

Imaginer que la sélection opérée par les équipes pédagogiques à l’entrée du master soit une sorte d’injustice perpétrée contre les étudiants non admis, c’est, en premier lieu, méconnaître les modalités didactiques de la formation par la recherche, qui exige à la fois des étudiants possédant un niveau de connaissances et de compétences comparable, une pratique de l’étude consolidée, un nombre d’étudiants limité qui permette au professeur de suivre et encadrer chacun.

C’est, d’autre part, ignorer que les séminaires de master ne sont pas des cours magistraux, mais des travaux dirigés de haut niveau, qui traduisent sur un plan didactique les recherches du professeur qui y enseigne et exigent une formation cohérente sur le plan de la qualité et du cursus didactique des étudiants qui y étudient – des étudiants qui à travers leurs travaux doivent faire progresser les connaissances des autres intervenants, et si possible de leur professeur.

C’est aussi oublier que les masters sont adossés à des centres de recherche et qu’ils ne peuvent que refléter les orientations scientifiques des chercheurs qui sont rattachés à ces centres. C’est ne pas comprendre, enfin, que cette formation du deuxième cycle a également pour mission de faire émerger les doctorants de demain.

Si l’on veut continuer d’élever le niveau de qualification des jeunes, en augmentant dès 2017 le nombre de diplômés de master, et demain celui des docteurs, ce n’est pas en déstabilisant les formations actuelles par un flux non maîtrisable d’étudiants que l’on y parviendra.

Pour élever le niveau des jeunes générations, il faut d’abord instituer une orientation sélective fondée sur les prérequis disciplinaires à l’entrée des universités, en favorisant à travers l’affichage d’une formation universitaire exigeante le retour dans nos facultés de ces étudiants qui privilégient de plus en plus les systèmes sélectifs des Grandes Écoles, des IUT et des BTS, des Écoles de commerce. Si l’université française ne retrouve pas son attractivité didactique et scientifique, l’idéal de la réussite pour tous ne sera qu’un slogan dissimulant le nivellement vers le bas des jeunes générations.

Une fois de plus, les victimes en seront les étudiants issus des classes moins favorisées qui, malgré leurs mérites, risqueront d’être les titulaires d’un bout de papier qui vaudra bien moins pour leur insertion professionnelle que le réseau de relations pour les étudiants appartenant aux classes privilégiées.

La formation supérieure ne doit pas être le stade ultime de la remédiation, mais le levier d’une croissance scientifique et d’une conscience intellectuelle mieux partagées.