La « crise » de la masculinité ou la revanche du mâle

17 avril 1927-Glacier National Park: groupe de musique du Cowboys Coyote Quartet. Tullio Saba/Flickr

Toronto, 23 avril 2018 : un homme s’est lancé avec une camionnette sur des piétons, tuant 8 femmes et 2 hommes et en blessant plusieurs autres. Sans présumer de ses motivations avant de connaître les résultats de l’enquête et le procès, un message qu’il avait publié sur les réseaux sociaux permet tout de même d’associer ce terroriste au mouvement des « célibataires involontaires » (ou « incel », pour « involuntary celibates »).

Ce mouvement, qui s’exprime surtout sur les réseaux sociaux, prétend que les hommes souffrent du refus des femmes de s’offrir sexuellement, ce qui expliquerait tout à la fois le suicide des hommes ainsi que leur violence contre les femmes, y compris les meurtres de masse. Ce mouvement célèbre d’ailleurs ses héros et martyrs, comme Elliot Rodger – qualifié de « gentleman suprême » par le terroriste de Toronto – qui a tué six personnes en Californie en 2014 et qui a expliqué sur une vidéo avoir ainsi voulu punir les femmes car il n’avait jamais eu de relations sexuelles.

S’il s’agit d’une forme d’expression particulièrement virulente de la rhétorique de la « crise de la masculinité », qui prétend que les hommes souffrent à cause des femmes en général et surtout des féministes, ce n’est pas là les seuls meurtres de masse associés à un tel discours.

Le fantôme de Montréal

Déjà le 6 décembre 1989 à Montréal, un homme avait assassiné 14 femmes à l’École polytechnique, affirmant que les « féministes » lui avaient « gâché la vie ».

Commémoration des 14 victimes (toutes féminines) de la tuerie de l’École Polytechnique de Montréal (1989). L’auteur du massacre, Marc Lépine, déclara : « Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures. Vous n’êtes toutes qu’un tas de féministes, je hais les féministes ». Bobanny/Wikimedia

Cet attentat avait été présenté par plusieurs commentateurs d’alors comme la preuve que l’homme québécois souffrait d’une crise d’identité. Plus récemment, en Norvège, le néo-nazi Anders Breivik a assassiné des dizaines de jeunes membres du Parti socialiste et a expliqué, dans son manifeste, que les féministes menaçaient la virilité et la civilisation occidentale. Dans les mois après l’attentat, des femmes journalistes en Norvège ont reçu des insultes sexistes et des menaces de morts par de prétendus membres du « fan-club de Breivik ».

Crise ou discours de crise ?

L’historienne Judith A. Allen et d’autres, comme Mary Louise Roberts, ont mis en garde contre la notion de « crise de la masculinité », qui brouille la compréhension de phénomènes sociaux complexes. Selon ces historiennes, la notion de « crise », qui devrait évoquer des bouleversements importants et des transformations profondes, ne correspond pas à la réalité des rapports entre les sexes et de la condition masculine.

Bande annonce du film de Patric Jean, La domination masculine, 2009.

Judith A. Allen insiste donc pour toujours porter attention aux institutions et aux rapports sociaux concrets, pour déterminer qui des hommes ou des femmes sont au sommet des institutions politiques, économiques et culturelles les plus importantes, qui a le plus de ressources (propriété, argent, armes à feu, etc.), qui a peur de qui, qui effectue le travail gratuit de s’occuper des autres (du mari, des enfants, des personnes malades), etc..

Avec cette méthode d’analyse, on constate rapidement qu’il est préférable, comme le suggérait Judith A. Allen, de parler de « discours de crise », plutôt que de crise réelle.

D’autres ont proposé le même constat, par exemple Jie Yang qui a étudié le discours de crise de la masculinité en Chine post-maoïste, et qui déplore que la plupart des études sur la crise de la masculinité ont pour sources des journaux, des romans, des films ou des entretiens :

« Cette approche peut créer l’illusion que ce qui est présenté dans des textes littéraires est un reflet suffisant de ce qui survient dans la réalité sociale. »

Cela dit, Jie Yang et d’autres ont aussi montré que les discours de crise peuvent avoir des effets sur la réalité sociale, même s’il n’y a pas réellement de crise : cela permet d’attirer l’attention des autorités et de l’opinion publique sur les victimes de la crise (ici, les hommes), cela permet de se présenter comme une victime ayant besoin d’aide (ressources, services, etc.), cela permet aussi de désigner la cause de la crise et de mieux la délégitimer (ici, les femmes et les féministes). Cela permet même de justifier des meurtres de masse et de glorifier la mémoire des assassins, présentés comme des héros, des rebelles ou des résistants.

Une (trop) longue histoire

Il faut d’autant plus utiliser avec prudence la notion de « crise de la masculinité » que l’histoire occidentale nous apprend qu’on peut retracer des exemples aussi loin que dans la Rome de l’Antiquité, à la sortie du Moyen Âge puis dans tous les siècles suivants un peu partout en Occident, y compris dans les pays les plus puissant comme l’Allemagne, les États-Unis, la France, etc.

Le XXe siècle semble être plombé par une crise de la masculinité permanente, y compris du côté du Bloc de l’Est pendant la Guerre froide, puis dans ces mêmes pays après la libéralisation.

« L’âge du bronza ou le triomphe des droits des femmes », une lithographie datée de 1869, caricaturant les possibles conséquences du vote des femmes. Currier and Ives/Wikimedia

Ce discours de la crise de la masculinité a été porté par les plus hautes autorités de ces pays, par exemple les rois ou les présidents, l’élite religieuse, des universitaires, des écrivains célèbres, des notables membres de ligues patriotiques, des représentants de chambres de commerce, etc.

Il s’agissait de critiquer les mères et les épouses présentées comme dominatrices, de fustiger les femmes qui ne se pliaient pas aux rôles féminins tels que prescrits (mode vestimentaire et coupe de cheveux, port des armes et entrée dans des professions dites « masculines »). Ce discours de crise permettait aussi de justifier des punitions contre les femmes et d’exiger de nouvelles ressources pour les hommes : par exemple, le développement du sport amateur, des clubs pour hommes seulement, etc..

« Club of Gentlemen » vers 1730. Joseph Highmore/Wikimedia, CC BY

« Terrorisme féministe mondial »

Aujourd’hui, des études évoquent une crise de la masculinité un peu partout sur la planète dans des pays aussi différents que l’Inde, Israël, le Japon et la Russie, ainsi que chez les hommes chrétiens, juifs et musulmans. En Occident, certains affirment que les Africains-Américains et les « jeunes arabes » souffrent d’une crise masculine, ce qui expliquerait leur violence, ou au contraire qu’ils sont les plus virils des hommes face aux Blancs « castrés » et sans défense face à l’homme noir ou à l’immigration musulmane. En fait, la notion de crise masculine permet d’affirmer tout et son contraire.


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Certes, les axes du discours se transforment selon le contexte : avant la libéralisation du divorce, l’épouse dominatrice était responsable de la crise, maintenant c’est l’ex-conjointe. Dans certains pays aujourd’hui, on évoquera le plus haut taux de suicide des hommes, ou les difficultés scolaires de garçons, ou l’obligation de payer une pension alimentaire en cas de divorce, ou les lois contre les violences conjugales, présentées par des groupes d’hommes en Inde comme la conséquence du « terrorisme féministe mondial ».

Manifestation pour « Sauver la famille indienne » à New Delhi, en 2007. newageindian/Wikimedia

Le discours de la crise est encore aujourd’hui généralement porté par des hommes de classe moyenne aisée, avec un niveau d’éducation plus élevé que la moyenne, et de bons emplois (ce que relèvent des études aux États-Unis, en Inde, en Suède et ailleurs).

Il s’agit aussi d’intellectuels, de psychologues, d’intervenants sociaux, mais aussi de militants de groupes de pères divorcés ou séparés, d’organisations chrétiennes qui organisent des retraites pour hommes seulement, et de suprémacistes blancs dans des réseaux néofascistes.

L’identité masculine conventionnelle, un facteur de risque

Le discours de la crise de la masculinité est toujours l’occasion de réaffirmer une division radicale de l’humanité entre le masculin et le féminin, d’associer cette masculinité à certaines qualités stéréotypées (action, compétitivité, voire agressivité et violence) et de prétendre que le féminin est à la fois différent, inférieur et dangereux pour les hommes, puisque l’influence féminine serait pathologique et entraînerait un déclin, voire une disparition des hommes.

Pourtant, une lecture attentive de différentes études au sujet des prétendus symptômes de la crise de la masculinité – suicides, problèmes scolaires, divorces, etc. – révèle que les femmes n’en sont bien souvent pas du tout la cause et, surtout, que l’identité masculine conventionnelle est un facteur de risque, plutôt qu’une solution à promouvoir.

Dans le cas des suicides, par exemple, le haut taux chez les hommes s’explique, entre autres choses, par l’association de la virilité aux armes à feu et la confusion entre identité masculine et professionnelle, ce qui rend les hommes plus vulnérables au chômage. Les épidémiologies notent ainsi que les hausses des suicides accompagnent les crises économiques, dont les femmes ne sont pas responsables, puisqu’elles ne gèrent pas l’économie.

Plus troublant sans doute, le discours de la crise de la masculinité laisse entendre que l’égalité est une valeur féminine, et qu’elle menace l’identité mâle. Ce discours révèle donc que l’identité masculine est avant tout une identité politique, c’est-à-dire qu’elle est associée à des privilèges qui nous seraient dus en tant qu’homme (de la sexualité, des emplois, etc.), alors que des tâches aussi banales – et importantes – que préparer la nourriture ou s’occuper des enfants seraient incompatibles avec une saine masculinité. Un discours qui relève donc du suprémacisme mâle dans toute sa splendeur et qui semble bien avoir motivé les attaques telles que celle de Toronto.


L’auteur vient dev publier « La crise de la masculinité : autopsie d’un mythe tenace », Montréal, éditions Remue-ménage.