La délicate question de la succession de Mario Draghi à la tête de la BCE

Mario Draghi quittera son poste de président de la BCE en octobre 2019. Alexandros Michailidis / Shutterstock

Dans la foulée des élections européennes, les négociations vont bon train concernant les nominations aux postes clefs des instances européennes : présidences de la Commission, du Parlement, du Conseil, ministère européen des Affaires étrangères et, enfin, présidence de la Banque centrale européenne (BCE).

Pour ce dernier poste, cinq prétendants sont actuellement sur les rangs : en tête de liste, l’actuel président de la Bundesbank, l’Allemand Jens Weidmann, suivi par le Finlandais Erkki Liikanen et le Hollandais Klaas Knot. Un Français est également cité parmi les possibles successeurs : François Villeroy de Gallaud, actuel gouverneur de la Banque de France.

Le choix final, qui sera effectué par les ministres européens des Finances réunis en Conseil, va étroitement dépendre de la nomination à la tête de la Commission européenne. En effet, l’Allemagne est en forte attente d’un poste clef au sein des instances européennes. Le résultat des élections européennes du 26 mai dernier laissait présager que Manfred Weber, représentant du Parti populaire européen (PPE), majoritaire dans la nouvelle assemblée du parlement européen, serait le choix légitime, conformément au principe du Spitzenkandidat (tête de liste) qui a prévalu en 2014.

Jens Weidmann. Higgovale/Wikimedia, CC BY-NC-SA

Cependant, Manfred Weber ne fait pas l’unanimité en raison de son inexpérience dans l’action politique. Le président français Emmanuel Macron a notamment exprimé son opposition à sa nomination. Si le président de la Commission n’est pas allemand, il faudra alors sans doute que la présidence de la BCE le soit comme lot de consolation, même si le candidat en lice, Jens Wiedmann, est loin également de faire l’unanimité lui aussi. Ce dernier s’est en particulier toujours opposé à la décision emblématique du « whatever it takes » (« tout ce qui était nécessaire ») pour sauver la zone euro de Mario Draghi en juillet 2012, point de départ des politiques monétaires qui auront marqué son mandat et qui laissent aujourd’hui son successeur dans une situation totalement inédite.

Un héritage lourd à porter…

Lorsque le banquier italien Mario Draghi, par ailleurs ancien vice-président pour l’Europe de Goldman Sachs, arrive à la tête de la BCE en 2011, la taille du bilan est de plus de 2 000 milliards d’euros (une taille comparable à celui de la Réserve fédérale américaine, la Fed). Huit ans plus tard, ce bilan a plus que doublé, atteignant plus de 4 700 milliards d’euros. Entre-temps, la BCE s’est dotée d’un véritable arsenal qui a transformé ses modalités d’action.

Lors de la prise de fonction de Mario Draghi, la stabilité des prix via le contrôle de l’inflation était l’objectif suprême de la BCE. Or, compte tenu de l’absence d’inflation, voire de signes de déflation à l’époque de la crise de la dette souveraine de 2011, cet objectif n’était en aucun cas menacé. Face à l’aggravation de la crise grecque et la crainte d’une contagion de cette crise à d’autres pays de la zone euro, la BCE a donc choisi (contre l’avis de l’Allemagne) d’ouvrir le robinet des liquidités. Elle a notamment instauré un programme OMT – opérations monétaires sur titres – lui permettant d’acheter de façon illimitée les titres souverains d’un pays en difficulté acceptant un plan de sauvetage et leur éviter ainsi la faillite. La BCE a également adjoint à la facilité permanente de prêt aux banques commerciales un dispositif d’urgence, l’ELA (emergency liquidity assistance).

Cet accès à la BCE est uniquement réservé aux banques à court de liquidités mais solvables au sens de la réglementation de Bâle III. Pour réduire l’aléa moral, les banques qui recourent à l’ELA paient une pénalité. Cet arrangement est similaire au discount window de la Fed. Par ailleurs, la BCE dispose depuis sa création d’opérations de refinancement temporaire à long terme – trois mois –, appelées LTRO, qui viennent satisfaire le besoin de liquidité des banques commerciales à un horizon plus long par rapport aux opérations de financement temporaire standard d’une durée d’une semaine.

Entre 2011 et 2019, la taille du bilan de la BCE a plus que doublé. Yavuz Meyveci/Shutterstock

Cependant, l’utilisation de ces LTROs s’est adaptée aux circonstances et aux besoins. Avec la crise de la dette souveraine, cet instrument a servi tout d’abord à injecter des liquidités sur une durée de 36 mois pour les opérations de décembre 2011 et février 2012 pour un montant non négligeable de 1 000 milliards d’euros. C’était un avant-goût de la politique monétaire non conventionnelle lancée finalement en mars 2015, également appelée quantitative easing (assouplissement quantitatif) qui a inondé une nouvelle fois les marchés de liquidité.

Sans boussole

Aujourd’hui, la BCE a mis officiellement fin à cette politique monétaire non conventionnelle mais elle continue les opérations de LTRO, dernière version en date les TLTROs (targeted longer term refinancing operations) lancées en 2016 et 2017 qui permettent aux banques d’emprunter à des taux bas à condition de prêter à l’économie réelle. Une nouvelle tranche est d’ailleurs attendue en septembre 2019. Ce dispositif s’avère aujourd’hui être une arme puissante et totalement à la discrétion de la BCE en fonction des conditions économiques. De quoi faire pâlir la Fed, qui ne dispose pas de telles armes !

Au regard de la transformation de la BCE pendant le présidence de Mario Draghi, nous sommes en droit de nous demander à quoi pourrait ressembler l’« après Draghi ». Les impératifs politiques laissent penser que le prochain président de la BCE sera sans doute plus représentatif des attentes des pays du nord de la zone euro, réticents quant au recours aux politiques non conventionnelles. Alors peut-on imaginer que l’arsenal mis en place pour résoudre la crise de la dette souveraine européenne soit défait par la prochaine présidence ? Et quelles conséquences peut-on anticiper sur l’économie réelle si les conditions d’accès au crédit se durcissent ?

Douze ans après la crise des subprimes et neuf ans après celle des dettes souveraines européennes, la BCE (comme la Fed d’ailleurs) est dans une position délicate : elle peut se sentir prisonnière de sa politique monétaire non conventionnelle dans un monde où l’inflation semble avoir disparu. Draghi la laisse sans boussole… Une situation aussi délicate qu’inédite. C’est bien pour cette raison qu’il est impératif que le prochain président de la BCE soit le résultat d’un choix éclairé et non d’un marchandage politique !