La démocratie pervertie : un antisémitisme sans antisémites

A Créteil, le 9 janvier, à proximité d'une épicerie kasher détruite par un incendie volontaire. Alain Jocard/AFP

Nous vivons une époque formidable, celle de l’indistinction. Aussi certains intellectuels ne savent-ils plus toujours si les propos antisémites, sexistes, homophobes ou encore xénophobes font partie des opinions ouvertes à la discussion ou, à l’opposé, sont condamnables au nom des droits humains ou, plus simplement, des principes de la démocratie. Mais c’est justement une incompréhension fondamentale sur la nature de cette dernière qui autorise cette interrogation.

De l’égalité à l’indistinction

Tocqueville avait utilement alerté sur cette question : dans une société démocratique, expliquait-il, les individus vouent un véritable culte à l’égalité qui constitue une passion dominante. Ainsi « les théories conduisant à la conclusion que toutes les opinions doivent être respectées et traitées sur une base égalitaire, voire considérées comme équivalentes, tendent à être l’objet d’une attention sélective et à être retenues en priorité » (Raymond Boudon, « Les deux sociologies de la connaissance scientifique »).

Ainsi, le fondamental principe d’égalité se corrompt trop souvent dans le désir, plus ou moins avoué, d’indistinction. Cette pente est particulièrement redoutable puisqu’elle incite au scepticisme radical, et elle tend à considérer l’éthique et l’épistémologie comme des illusions. La démocratie, qui, à beaucoup d’égards, peut être définie comme une organisation des séparations (par exemple du politique et de l’ethnico-religieux), a tout à perdre à promouvoir l’indistinct.

C’est à l’aune de l’indistinction que nous pouvons comprendre l’apparition d’un phénomène nouveau : l’antisémitisme sans antisémites. Il est en effet frappant de constater le déni ou l’euphémisation (généralement par l’affirmation d’un antisionisme radical) devant le procès en antisémitisme. Ces attitudes (que l’on peut ne pas distinguer) sont généralement fondées, d’une part, sur l’incompréhension de la nature de l’antisémitisme, d’autre part, sur la distinction – dont nous montrerons l’inconsistance – entre antiracisme moral et antiracisme politique. Il va de soi que ces deux points entretiennent de profondes affinités.

Racisme colonial et antisémitisme

Le modèle dominant de lutte contre le racisme, développé à partir de 1945, établissait une équivalence structurelle entre colonisés et juifs dans leur fonction de détournement (mécanisme bien documenté du bouc-émissaire) de l’insatisfaction sociale. Dans cette stratégie argumentative, la spécificité du génocide des juifs constituait une réelle difficulté. Il fallait donc que le racisme nazi soit une forme particulière de racisme colonial. La distinction entre ces deux formes de racisme a été pourtant, dès 1967, posée avec vigueur par Jeanne Hersch (« Sur la notion de race », dans Diogène).

Dans une étude consacrée à la notion de race et à l’examen de deux textes établis sous l’égide de l’Unesco, elle montrait que dans le cas du racisme colonial les différences physiques stigmatisées par les colonialistes étaient manifestes, alors que celles dénoncées par les nazis étaient extrêmement imprécises.

Elle ajoutait, en outre, que les colonialistes justifiaient l’exploitation de leurs victimes à l’aide d’un préjugé raciste, celui de l’infériorité intellectuelle des exploités, tandis que les nazis usaient comme moteur de leur haine l’envie qu’inspiraient les juifs, auxquels le préjugé raciste prêtait une supériorité intellectuelle dangereuse. Aussi, pour les colonialistes fallait-il maintenir la présence de l’« autre race » en tant que source de profit ; alors que pour les nazis le but était son élimination et sa destruction.

En Allemagne, en 1933. Sur la pancarte : « Allemands, défendez-vous ! N’achetez pas chez les Juifs ! » National Archives and Records Administration/Wikimedia

Pour le racisme d’extermination, c’est donc le caractère incertain des différences physiques de l’autre qui entretient une suspicion diffuse, une hantise du mélange. Or si ce racisme a désigné le juif comme l’ennemi absolu, c’est parce que la différence juive, hors du champ religieux, est insaisissable. Elle est, en conséquence, la plus dangereuse pour l’identité collective du groupe.

Comme le notaient, il y a assez longtemps, P. H. Maucorps, A. Memmi et J. F. Held, les juifs parce qu’ils « constituent une minorité tellement fluide que très peu d’individus considérés comme tels réunissent toutes les déterminations réelles ou supposées de leur groupe sont objet de racisme en tant que simple incarnation de l’Altérité. »

On voit, à travers ces lignes, la particularité de l’antisémitisme qu’avait, à sa manière, évoquée Édouard Drumont lorsqu’il écrivait : « Le juif dangereux, c’est le juif vague. »

Le péril indiscernable

En d’autres termes, le plus grand péril pour le raciste, c’est le péril indiscernable. Le juif, trop semblable au point de ne pouvoir être distingué, exaspère chez l’antisémite l’horreur du métissage, la peur de la dégénérescence par l’effet du mélange. Aussi l’expression de l’hostilité à l’égard des juifs n’est-elle nullement soucieuse de donner une explication causale de la menace sociale, mais manifeste une crainte face à un danger mal compris susceptible de fissurer l’armature sociale de la communauté.

Dans une société moderne où un changement brusque dans les conditions d’existence provoque une profonde incertitude vis-à-vis de soi-même, l’angoisse se transforme aisément en hostilité à l’égard des autres. Ce que l’on pourrait appeler une identité floue se construit ainsi par le rejet de la différence de l’autre perçue comme portant atteinte à ma propre différence. Sentiment d’autant plus violent que la différence est insaisissable.

Il paraît, par conséquent, illusoire de penser aujourd’hui les tâches de l’antiracisme sans partir de cette réalité : l’antisémitisme appartient à un registre spécifique. La lutte contre lui ne peut être efficace que si elle est distinguée de la lutte contre les autres formes de racisme. Est-il utile de préciser que l’accent mis ici sur la particularité du registre antisémite n’induit nullement une volonté de méconnaître les autres expressions de la haine ou de hiérarchiser celles-ci à l’aune de leur malfaisance ?

Antiracisme « politique » et antiracisme « moral »

Afin de défendre, au moins implicitement, les positions défendues par le PIR (Parti des Indigènes de la République) et, plus particulièrement, par sa présidente, Houria Bouteldja, dans Les Blancs, les Juifs et nous : vers une politique de l’amour révolutionnaire, certains auteurs éminents construisent une étrange opposition entre deux formes d’antiracisme.

Houria Bouteldja, l’auteure du livre « Les Blancs, les Juifs et nous : vers une politique de l’amour révolutionnaire ». Claude Truong Ngoc/Wikimedia, CC BY-SA

D’un côté, ils distinguent un antiracisme moral coupable de se méprendre sur la nature du racisme, se contentant ainsi de « répéter le principe universel de l’égalité des êtres humains, affirmer la disqualification scientifique du concept de race biologique, rappeler à l’envie qu’« il n’y a qu’une seule race : la race humaine" » (sur le blog de Hourya Bentouhami). De l’autre, ils pointent un antiracisme politique, lequel affirmerait deux choses fondamentales : « Premièrement, le racisme a des conditions historiques et politiques ayant présidé à son émergence et déterminant sa forme, variable au cours de l’Histoire » et « deuxièmement le racisme produit des conséquences politiques ».

Comment peut-on ainsi enfoncer doctement des portes ouvertes ? Qui, parmi les antiracistes, pourrait contester de telles évidences ? Et quelle peut bien être la portée heuristique de l’opposition entre antiracisme moral et antiracisme politique ? La posture morale est évidemment le point de départ d’une indignation qui doit trouver son expression politique.

Un prétendu « philosémitisme d’État »

On a reproché à l’idéologie des Indigènes d’essentialiser les races. Ce reproche est rejeté comme la preuve de la mauvaise foi des « antiracistes moraux ». Alors comment devons-nous interpréter le propos d’Hourya Bentouhami :

« On ne peut pas penser le féminisme, la lutte contre l’homophobie et même la lutte des classes de la même manière selon que l’on est blanc ou non ? »

Comment, en outre, comprendre l’acharnement à imposer la notion de « philosémitisme d’État » ? Ne voit-on pas que, contrairement aux intentions proclamées, seuls les arabo-musulmans et les Noirs seraient les vrais « racisés », les juifs ne pouvant l’être puisque bénéficiant de la protection de l’État ?

Les données de la CNCDH, montrant la forte distorsion entre les actes antisémites (dont l’agression à Sarcelles d’un enfant de 8 ans portant une kippa fournit un nouveau douloureux exemple) et les actes anti-arabo-musulmans (au détriment, bien entendu, des premiers), sont-elles connues de ceux qui, insidieusement, évoquent la protection dont les juifs tireraient profit ? Insidieusement, parce que ce qui se cache derrière ce prétendu philosémitisme est l’idée que l’État est asservi aux puissances financières, lesquelles, qui en douterait, sont aux mains des juifs.

Comment rendre l’antisémitisme respectable…

Autre intéressant registre rhétorique, l’antiracisme politique utilise quelques intellectuels juifs pour éloigner tout soupçon d’antisémitisme. Ce phénomène bien connu a été nommé par François Rastier, dans son important livre sur Heidegger (Naufrage d’un prophète. Heidegger aujourd’hui, PUF, 2015), la « lustration par les Juifs » : « Toute énormité apologétique en faveur du nazisme doit s’appuyer sur au moins un élève juif de Heidegger ». Autrement dit, qui cherche à cautionner la pensée du Maître se réfère à des auteurs juifs plus ou moins consentants.

De même, l’idée, exprimée par un collectif de juifs « antiracistes et anticolonialistes », d’une « profonde rupture, après la Shoah, entre les Juifs et les autres peuples racisés » (voir « La bonne conscience des intellectuels juifs »), suggère également que les juifs ne sont pas des racisés comme les autres. Et s’ils ne sont pas comme les autres, c’est parce que pèse sur eux l’accusation de sionisme, sans que l’on sache très bien à quoi elle renvoie, tant le mot est polysémique.

Mais on comprend aisément, nonobstant le nombre considérable de juifs critiques à l’égard de la politique de colonisation israélienne, que tout juif est un sioniste potentiel, autrement dit un ennemi du genre humain, comme l’était autrefois le « juif vague » cher à Drumont. La stratégie d’euphémisation, liée au discrédit de la notion de race, rend ainsi, pour un nombre de plus en plus grand de nos contemporains, l’antisémitisme respectable.

La prolifération des thèses complotistes est un indicateur inquiétant de la fragilité d’une opinion démocratique, trop souvent incapable de se prémunir contre la corruption de l’égalité, celle de la dignité de chacun, dans l’indistinction, soit fondamentalement la confusion du vrai et du faux.

L’opposition du syndicat étudiant Solidaires à la représentation, ce mercredi 31 janvier, à l’université Paris Diderot, du texte de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, parce qu’une telle représentation chercherait à légitimer les « actes de violence tournés spécifiquement vers les personnes musulmanes », constitue le dernier avatar de cette funeste confusion.

Pourtant si la vérité devait être sacrifiée, les plus faibles ne disposeraient plus d’aucune protection contre l’arbitraire des plus forts.