La dictée, drôle de passion française

Exercice de dictée dans une école française. Mychele Daniau / AFP

Cela semble à coup sûr ahurissant à bien des étrangers : le 18 septembre, lors de la présentation à la presse des projets de nouveaux programmes nationaux de l’école et du collège, une petite phrase, certainement préméditée est proférée en commentaire par la ministre de l’Éducation, Najat Vallaud-Belkacem. Elle annonce le retour de la dictée quotidienne en classe !

La phrase fait la « une » de divers quotidiens le lendemain, provoque un grand tumulte à la radio comme à la télévision, suscite des réactions syndicales et politiques multiples, etc. Où, ailleurs qu’en France, la mention d’un exercice scolaire pourrait-elle déchaîner tant de passion ? Essayons de comprendre.

Apprentissage

En premier lieu, l’orthographe du français est difficile, pour des raisons historiques multiples, et elle exige un apprentissage long et complexe – beaucoup plus que l’orthographe espagnole, par exemple, ou que l’orthographe anglaise qui n’a pas de dimension grammaticale.

Or, le niveau de la maîtrise de l’orthographe baisse en moyenne chez les élèves de l’école obligatoire (10 à 16 ans) depuis au moins 25 ans ; et surtout, il s’effondre chez un pourcentage de la population d’élèves, ceux des classes populaires, qui n’ont en général que l’école pour faire l’apprentissage de la langue écrite. Ceci est attesté de manière récurrente dans toutes les enquêtes, internationales comme nationales ; et, pour le dire vite, le niveau baisse notamment du fait de l’orthographe grammaticale (verbes et accords, marqués dans les terminaisons écrites des mots, mais « silencieux » dans la langue orale).

La dimension de l’orthographe grammaticale, qui contribue beaucoup à la compréhension d’un texte, est particulièrement dépendante d’apprentissages formels scolaires, de celui de la grammaire, notamment, dont le temps d’enseignement et le prestige se sont considérablement réduits dans l’école obligatoire.

Lisibilité

C’est un problème sérieux ; l’orthographe permet de rendre les écrits lisibles, elle contribue à la lecture et à l’enrichissement du lexique et elle a un poids social incontestable. Il n’est pas étonnant que l’opinion publique y soit très sensible. La transmission de la langue écrite, tout à la fois outil d’apprentissage et objet d’enseignement, est un enjeu majeur de l’école et sa composante graphique est un savoir populaire dont on a fait remarquer qu’il a fonction de « lieu de mémoire », acquis à grands frais par les Français depuis le XIXe siècle, et décisif pour obtenir le premier diplôme accessible au peuple et propre à la promotion sociale, le certificat d’études.

Longtemps la dictée a été l’exercice-roi de l’apprentissage de l’orthographe ; généralisée dans l’école primaire française depuis le Second Empire, la dictée est un exercice emblématique de l’école, qui incarne pendant des décennies l’orthographe ; la dictée fut, et est encore, un exercice discuté, contesté, discrédité lors des grandes remises en question des formes traditionnelles de l’enseignement de la langue, mais célébré à nouveau lorsque la qualité des résultats de l’école est mise en doute parce que l’opinion publique n’est pas un spécialiste de didactique et que tout le monde sait ce qu’est la dictée !

La Ministre a tenté de rassurer l’opinion publique sur les nouveaux programmes (à mon sens, novateurs, explicites, exigeants et intelligents) en simplifiant de manière un peu démagogique (c’est, hélas, dans l’air du temps)…

Evaluation collective

Mais qu’est-ce qu’une « dictée » ? Un texte lu, par deux fois, devant des élèves qui l’écrivent avant correction ? Cela, c’est la dictée d’examen traditionnelle : c’est alors une évaluation collective, commode et rapide à mesurer, dont les barèmes ont été discutés pendant un siècle ; on ne pratique plus, de nos jours, la dictée couperet qui mettait à égalité l’élève qui avait 80 erreurs et celui qui en avait 5 !

Cette forme de la dictée a longtemps été l’exercice saillant de l’enseignement de l’orthographe, celui dont on se souvient. Exercice qui a l’avantage d’être un moment centré sur la seule question de l’orthographe (à la différence de la rédaction), il est un rituel simple, et cette caractéristique lui confère un avantage hors des murs de l’école : c’est en effet la simplicité de sa mise en œuvre qui permet de la reproduire en famille.

dictée multiforme

Quand notre habile Ministre parle de dictée quotidienne, elle évoque ce qui représente le mieux l’orthographe dans les représentations populaires, pour mettre en avant le fait qu’on va se préoccuper de manière systématique, d’orthographe à l’école. Et le président du Conseil supérieur des programmes, Michel Lussault, précise dans la foulée que sous le terme de dictée, on peut entendre une foule d’activités scolaires différentes, qu’on peut dicter « une consigne de maths, par exemple ».

En effet ! On peut dicter et travailler l’orthographe de mille manières, corriger en classe de mille manières. Soyons un peu sérieux et cessons de sortir des dualités consternantes et malhonnêtes qui épuisent le débat public : la dictée peut être préparée, apprise par cœur, consister en « la phrase du jour », débattue en classe et archivée. On peut copier un texte quotidiennement, apprendre aux élèves à se poser des problèmes orthographiques en écrivant, surtout en écrivant. Et pourquoi pas, faire une dictée « sèche » de temps à autre pour évaluer où les élèves en sont.

Mais ceux qui font spectacle – avant même d’avoir lu les nouveaux projets de programme – de s’indigner devant le retour d’un exercice traditionnel et discrédité s’amusent ou sont des tartufes ! L’enjeu est de taille : doit-on à l’école publique enseigner la langue à tous les élèves pour étudier et être libre, ou va-t-on se satisfaire de laisser les familles lettrées ou des officines privées se substituer à l’école pour ceux qui pourront payer ces leçons d’orthographe hors les murs de l’école démocratique ? Par là, on accepte alors de renoncer à transmettre la langue utile à tous ceux qui n’ont que l’école pour l’apprendre.

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