La fabrique des filles et des garçons : cerveau, science, société (3)

Ars Electronica/Flickr, CC BY-NC-ND

Dans le vaste registre des préjugés sur les différences entre les femmes et hommes, l’argument des différences de « nature » est toujours présent. Télévision, presse écrite, sites Internet annoncent régulièrement des « découvertes » scientifiques qui expliqueraient nos émotions, nos pensées, nos actions : gène de la violence, hormone de la fidélité, neurones de l’empathie, etc.

Ce contexte est forcement propice à la promotion des thèses dites essentialistes prônées par les milieux conservateurs. Ces idées ont des implications sociales et politiques lourdes de conséquences. Affirmer qu’il est plus naturel pour une femme que pour un homme de s’occuper de ses enfants à cause de l’ocytocine ou des gènes, c’est remettre en cause les lois sur l’égalité, les congés parentaux, la légalisation de l’homoparentalité. C’est aussi freiner les ambitions professionnelles des femmes, encourager leur travail à temps partiel qui va de pair avec des salaires réduits.

Prétendre que la testostérone donne aux hommes plus d’appétit sexuel que les femmes, ou encore que la violence résulte de pulsions hormonales irrépressibles, conduit à accepter cette violence comme inéluctable et remettre en cause les lois réprimant le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes.

L’éthique dans la recherche

Dans ces débats, une réflexion éthique est nécessaire pour faire prendre conscience aux scientifiques de l’impact de leurs travaux sur le grand public et la société en général. Il est important de sensibiliser les chercheurs à s’interroger sur les éléments personnels subjectifs et les facteurs extérieurs à leur laboratoire qui peuvent imprégner leur point de vue scientifique.

Une initiative du Comité national consultatif d’éthique. CNCE

Au niveau international et en France, des comités d’éthique ont été créés pour réfléchir sur les évolutions des recherches scientifiques et leurs répercussions dans la société, l’économie, la politique. Dans le domaine des neurosciences, une mission de veille éthique sur les avancées des recherches et l’utilisation des techniques d’imagerie cérébrale a été confiée au Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Cette mission, inscrite dans la loi de bioéthique de 2011, fait de la France un pays pionnier dans ce domaine.

En 2014, le comité d’éthique de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a mis en place un groupe dénommé « Genre et recherche en santé ». Un des objectifs du groupe est d’inciter les chercheurs à prendre en compte la contribution des facteurs culturels et sociaux aux différences entre les sexes dans la physiologie et la pathologie.

Présentation du groupe Inserm genre et recherche en santé par Catherine Vidal.

Par exemple, l’infarctus de myocarde est sous diagnostiqué chez les femmes par le corps médical. Une femme qui se plaint d’oppression dans la poitrine se verra prescrire des anxiolytiques alors qu’un homme sera orienté vers un cardiologue. Inversement, l’ostéoporose est sous diagnostiquée chez les hommes car considérée à tort comme une maladie de femmes ménopausées.

De même, dans les troubles qui touchent à la vie psychique, la dimension du genre rentre en compte. Ainsi dans le cas de l’autisme, les normes sociales contribuent au fait que le diagnostic est plus souvent posé chez les garçons que chez les filles. On remarque davantage un garçon qui est en retrait et s’exprime peu, alors qu’une fille sera considérée comme naturellement réservée et timide.

Prendre en compte à la fois les notions de sexe et de genre dans la santé permet d’analyser autrement les symptômes, d’envisager de nouvelles stratégies de prévention et de traitement, pour le plus grand bénéfice des femmes et des hommes.

Responsabilité sociale des médias

Le rôle des médias dans la diffusion des connaissances est aussi un sujet de préoccupation éthique. Qu’il s’agisse de la presse écrite, des médias audiovisuels, de l’Internet, les questions des rapports entre les femmes et les hommes font beaucoup d’audience. Les gènes, le cerveau, les hormones sont les arguments de choc censés révéler les mystères des différences entre les sexes.

Les démonstrations biologiques séduisent le grand public car elle est apportent une explication simple, d’allure scientifique, à la complexité des rapports affectifs et sociaux entre les femmes et les hommes. À la télévision, nombreuses sont les émissions scientifiques qui sous couvert de leur mission de simplification offrent une vision réductionniste de l’humain. Les émotions sont réduites à des molécules chimiques et la pensée à des circuits de neurones.

L’image IRMf tient lieu de démonstration. OpenStax College/Wikimedia, CC BY

Le message passe d’autant mieux qu’il est systématiquement accompagné d’images du cerveau par IRM. Montrer des différences entre les sexes dans des zones colorées du cerveau est pris comme une preuve scientifique « objective » de nos différences de « nature ». L’origine innée et non pas acquise des différences entre les cerveaux est le plus souvent favorisée dans les commentaires destinés au grand public.

Les biologistes doivent s’engager

Nous l’avons abordé dans notre premier article : les connaissances actuelles sur la plasticité cérébrale montrent que le cerveau est un organe dynamique qui évolue tout au long de la vie au gré des apprentissages et des expériences vécues. C’est une véritable révolution pour la compréhension de l’humain. Le concept de plasticité cérébrale apporte un éclairage fondamental sur les mécanismes neurobiologiques de construction de nos identités sexuées, en interaction avec l’environnement social et culturel. Il vient ainsi conforter les recherches en sciences humaines sur le genre qui analysent comment se forgent les rapports sociaux et les inégalités entre les femmes et les hommes.

Dans le contexte actuel où les thèses essentialistes ressurgissent pour attaquer les études de genre, il est crucial que les biologistes s’engagent pour remettre en cause les fausses évidences qui voudraient que l’ordre social soit le reflet d’un ordre biologique.

Car la question de fond n’est pas celle des différences plus ou moins marquées entre les cerveaux des femmes et des hommes, mais celle de l’origine de ces différences. Penser nos différences à la lumière de la plasticité cérébrale rend caduque l’argument de la nature toute puissante. Inciter le public à réfléchir en ce sens, l’aider à s’emparer des notions scientifiques actuelles (telles que plasticité cérébrale, IRM…) dans les discussions, fait partie des missions de vulgarisation de la science. La participation des biologistes aux débats publics et citoyens est une nécessité à double titre : socialement pour donner à comprendre l’humanité dans toute sa diversité, et politiquement pour promouvoir les principes d’égalité entre les femmes et les hommes.

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