La femme préhistorique : artiste, muse et modèle

Vénus préhistoriques. Jennifer Kerner, Author provided

Au sein des œuvres paléolithiques, la figure de la femme s’impose dès les plus anciennes productions artistiques européennes (vers -40 000 ans) et jusqu’à l’aube du Néolithique où la femme conservera une place prépondérante dans l’iconographie.

Lors de la naissance de l’art moderne, les artistes se tourneront d’ailleurs volontiers vers ces représentations pour s’en inspirer, de Picasso à Louise Bourgeois. La sublime exposition Préhistoire, une énigme moderne, actuellement à l’affiche au Centre Georges Pompidou,s’en fait le juste reflet.

Jennifer Kerner présente, via sa chaîne Boneless, sa revue de l’exposition « Préhistoire, une énigme moderne », actuellement à l’affiche au Centre Georges Pompidou.

Le modèle

La femme a été allègrement représentée par les artistes du Paléolithique. Sur tous les supports (serpentine, ivoire, paroi en pierre), grâce à toutes les techniques (gravure, peinture, sculpture) et sous toutes les coutures (de la femme entière à la vulve isolée). Bref, quand l’homme n’est qu’une figure approximativement anthropomorphe traitée en 2D, la femme, elle, a mobilisé toutes les forces artistiques en présence pour sublimer sa plastique.

Vénus de Willendorf, Paléolithique supérieur, vers 24 000–22 000 av. J.-C. MatthiasKabel/Wikimedia, CC BY

Femme peinte de Chauvet et vulve

La femme a donc été le modèle préféré des artistes du passé. Mais n’était-elle que cela ? De Lee Miller à Flora Mayo, les femmes artistes qui ont eu le malheur d’être aussi des modèles ont été cataloguées plus aisément dans la seconde catégorie… Et pourtant, les photographies d’Elizabeth et les sculptures de Flora n’avaient rien à envier aux œuvres de leurs glorieux amants Man Ray et Alberto Giacometti. Tout comme nos femmes préhistoriques artistes qui ont peut-être produit les œuvres les plus emblématiques de l’art paléolithique.

Portrait of Space, Lee Miller, 1937. source

L’artiste

Lorsqu’on pense à l’art paléolithique, l’image des mains positives et négatives sur les parois des grottes s’impose à l’esprit. Ces motifs se retrouvent en Europe mais également dans certaines îles de l’archipel malais.

Face à cette abondance de témoignages, deux chercheurs en médecine et un archéologue ont exploré la possibilité de déterminer le sexe des artistes paléolithiques à travers ces fameuses mains. Grâce à l’étude de populations contemporaines, ils ont réalisé qu’une diagnose sexuelle pouvait être proposée sur la base de l’observation du ratio digital chez certaines populations de sapiens.

Le « Bouquet de Mains », Ilas Kenceng. Luc-Henri Fage

Le principe est simple : l’index et l’annulaire des femmes sont sensiblement de taille égale alors que, chez les hommes, l’index est plus court que l’annulaire. Une observation du ratio digital a donc été appliquée aux mains de la grotte Gua Masri II de Bornéo avec des résultats concluants.

La mixité était donc a priori de mise parmi les artistes du Paléolithique. Évidemment, la méthode n’est pas parfaite car des adolescents mâles adultes peuvent avoir des mains particulièrement féminines. De nombreux auteurs appellent ainsi à la prudence interprétative en contexte archéologique mais la présence féminine parmi les artistes n’est généralement plus remise en doute par les préhistoriens.

Les courbes généreuses des vénus laissent rêveur… mais également perplexe ! On constate en effet que les proportions ne sont pas souvent naturelles et que certaines parties du corps sont carrément omises. Mc Dermott souligne en 1996 que ces accentuations des proportions de certaines parties des corps féminins (seins hypertrophiés, fesses surélevées) pourraient être liées au regard subjectif de l’artiste qui se regarderait elle-même – de haut donc, à une époque où la glace en pied n’existe pas – afin de se représenter.

Adhérer à l’analyse de Mc Dermott, c’est envisager que l’auto-portrait était de mise et que les femmes ne se seraient pas regardées entre elles pour se représenter de manière plus naturaliste. Même si l’hypothèse de l’auto-portrait est largement discutée, elle n’en demeure pas moins passionnante car elle pose pour la première fois la question d’une représentation artistique de soi !

Vénus Paléolithiques avec Harry Boudchicha.

Des représentations de soi donc, imaginons-nous et des représentations peut-être également POUR soi. En effet, plusieurs vénus sont destinées à être portées en pendentif et auraient pu constituer des parures féminines. Évidemment, nous savons que la parure n’est pas l’apanage des femmes au Paléolithique : une plantureuse vénus attachée au cou ou au vêtement d’un homme n’est donc pas une hypothèse à exclure. Cependant, une vénus fait figure d’exception, celle de Mal’ta (Russie, période gravettienne).

Vénus malta. Hominides.com

Elle est entaillée de plusieurs sillons. Si l’on considère les plus nets d’entre eux, ils sont au nombre de 21, ce qui a amené certains chercheurs à voir ce pendentif comme un mémo permettant aux femmes de maîtriser leur fertilité en comptant les jours qui les séparent de leur prochain cycle d’ovulation par observation empirique de leur période de fertilité personnelle au sein de leur cycle menstruel. Une interprétation controversée mais qui a le mérite de remettre la femme au centre de la production d’objet esthétique, non plus seulement en tant que simple motif mais bien en tant qu’utilisatrice !

La muse

Plus qu’un sujet parmi d’autres pour réaliser quelques études rapidement croquées, la femme semble avoir dépassé le statut de modèle pour atteindre celui de muse. Le phénomène le plus emblématique de ce règne féminin est probablement celui des vénus paléolithiques, ces statuettes de femmes en ronde-bosse à la silhouette schématique produites de l’Oural à l’atlantique, et de l’Aurignacien (-40 000) au Magdalénien (-15 000).

Vénus. C’est le nom qu’on leur donne à la fin du XIXe siècle au moment de leur découverte, comme une évocation de leur divine sensualité. Alors, divinité, la vénus paléolithique ? Assurément les abbés-archéologues bâtisseurs de la science préhistorique lors de ses balbutiements ne souhaitaient pas voir autre chose dans ces femmes aux formes étourdissantes et à la nudité sublimée.

Mais elles pourraient plus largement être des symboles de fécondité : la représentation de plusieurs femmes enceintes et la focalisation dont fait l’objet la vulve pourrait le suggérer. Mais ces femmes voluptueuses ont également pu être les témoins d’un érotisme dont les rarissimes représentations de coït se font aussi l’écho.

Qu’elle soit symbole de fertilité, déesse-mère, ou plus simplement une beauté mystérieuse dont la perfection des courbes vaut à elle seule d’accaparer l’inspiration des artistes, la femme est au centre de la représentation anthropomorphique paléolithique. Et quelles que soient les interprétations fluctuantes des préhistoriens, il est fort à parier que ces statuettes feront tourner les têtes des scientifiques et des esthètes pendant encore quelques millénaires.