Politique en jachères

La grande désillusion : Nicolas Hulot quitte le métier

Nicolas Hulot aux côtés du premier ministre Edouard Philippe, en janvier 2018. Charles Platiau / AFP

« Laissez là cet habit… Quittez ce vil métier ! » Racine, Athalie

Décidément, le dérèglement climatique semble gravement délétère pour la vie politique française. Faut-il attribuer la surchauffe des propos médiatiques à la chaleur de l’été ? Une stupéfiante enflure verbale s’est emparée de la planète web : de « l’incendie » décrit par Libération, au « cataclysme » annoncé par Mediapart, en passant par la « décomposition de la macronie », voilà quelques-uns des termes choisis au hasard dans le florilège saluant… mais quoi exactement ? Un séisme ou autre catastrophe naturelle ? Un scandale politique d’ampleur ?

Rien de tout cela : juste la fin d’une chronique annoncée, celle de la démission d’un ministre de la Transition écologique, laquelle était inscrite dans son acte de nomination et dont seule la date était incertaine. Et pimentée d’une certaine comique désillusion : à lobbyiste, lobbyiste et demi. Voici Nicolas Hulot, remarquable et sympathique lobbyiste de la cause écologiste choqué par la présence, dans l’entourage du pouvoir, d’un autre lobbyiste !

Il y a lobby et lobby

D’autant que l’inquiétude manifestée par Nicolas Hulot vis-à-vis de la menace que font peser les lobbies sur la décision politique, fort justifiée et, hélas ! souvent vérifiée, mérite d’être précisée : tous les groupes de pression ne sont pas du même type, et il faut distinguer les lobbies économiques, défendant des intérêts matériels ou financiers privés, et le monde des associations, qui généralement défend l’intérêt général et des enjeux sociétaux.

Un ministre de l’écologie ne peut que difficilement assimiler le lobby des pesticides aux associations de chasseurs, conviées de surcroît pour signer une charte de protection des espèces menacées ! Jusqu’à la fin du siècle dernier, les mouvements écologistes n’existaient qu’en tant que groupes de pression. Ce n’est que dans le tout dernier quart du XXe siècle que certains ont franchi le pas de l’engagement politique en se transformant en partis et en s’intégrant aux compétitions électorales.

Nicolas Hulot, engagé de longue date dans la défense de l’environnement, s’était maintenu dans une attitude de relative indépendance vis-à-vis des décideurs politiques, de droite ou de gauche, sur lesquels il faisait pression. Il avait refusé toute intégration dans un mouvement partisan. Cet engagement libre, illustrant sa sincérité, a sans nul doute beaucoup contribué à sa très large popularité.

Refusant d’entendre les sirènes de ceux qui voulaient l’entraîner comme porte-drapeau dans la course présidentielle de 2017, il avait préféré accepter la proposition d’Emmanuel Macron de devenir son ministre de la Transition écologique. À la surprise générale. Avec sans doute la conviction qu’il pouvait, par la grâce du « en même temps » cher au nouveau Président, agir sans se mentir à lui-même et sans renier son indépendance. Le refus du clivage droite-gauche n’ouvrait-il pas enfin la porte à une démarche ferme et dénuée d’arrière-pensées idéologiques ?

Mauvaise manière au mauvais moment

Et de fait, il est resté lui-même. Trop, dans cet univers du pouvoir où les décisions doivent intégrer les différentes dimensions politiques, et obéir à des arbitrages complexes. L’illusion d’un isolat de l’écologie a fait long feu : parfaitement transversale, elle ne peut être séparée de l’économique et du politique.

Nicolas Hulot, au sommet d’une éolienne, en janvier 2018. Jean‑François Monier/AFP

Avançant à chaque petit pas sous les flèches de ses vrais-faux amis écologistes, Nicolas Hulot a subi de plein fouet le choc d’un métier de ministre dont il ne détenait pas les codes. Dans l’émotion d’une interview en direct, la distance entre ses paroles, ses actes et ses désirs l’ont amené à une sortie de route sans préméditation.

Car c’est plus de cela qu’il est question que d’une démission. On ne devient pas ministre comme on adhère à une association : on y est nommé membre d’une équipe solidaire. Et démissionner implique, en bon parallélisme des formes, qu’on informe par lettre le Président qui signé la nomination. Avec le risque, sinon d’un refus, au moins d’une pression de celui-ci. Nicolas Hulot a souhaité l’éviter. Mauvaise manière, et plus gravement, au mauvais moment.

Luttant à contre-temps d’une Europe qui dérive à contre-sens de ses valeurs initiales, Emmanuel Macron aurait pu se passer de voir ouvrir la porte aux courants d’air glacés d’une opposition sans moyens mais pas sans voix. C’est d’une équipe soudée qu’il avait un pressant besoin, pas d’une rupture non conventionnelle. En outre, laissant entendre par sa décision qu’on aurait reculé devant des décisions possibles et nécessaires, Nicolas Hulot risque de flatter un peu plus le courant populiste, déjà naturellement enclin à se nourrir des prétendus « abandons » politiciens…

Une triple discordance

Si l’on veut bien dépasser l’emphase tragique qui ne concerne que le destin d’un homme vibrant de sa propre solitude, le départ de Nicolas Hulot révèle plus profondément une triple discordance. D’abord, celle de la place abâtardie de l’écologie dans la politique : elle prend tout son sens dans une projection globale vers l’avenir ; faute d’outils supranationaux, elle se voit réduite à être regardée par le petit bout de la lunette de l’État-Nation, et condamnée à rester une valeur d’ajustement d’un capitalisme mondialisé.

Ce capitalisme, que la gauche a échoué à dépasser et la droite à humaniser, avance sur son erre implacable à la poursuite d’une croissance qui se fait rare. Il devient urgent pour l’humanité de lui inventer un chenal et d’engager la promesse d’un nouvel horizon. Le moment est venu de prendre conscience qu’il ne suffit pas d’habiter sur la même terre pour vivre dans le même monde.

La seconde discordance est celle bien définie par Max Weber, entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. On devrait mesurer plus vivement la brûlante actualité de son ouvrage Le savant et le politique, à l’heure de cette « prolétarisation spirituelle » des partis politiques et de la résistible ascension d’un populisme ravageur.

L’éthique de conviction, qui est à la base de l’engagement, s’appuie sur des certitudes, crues ou démontrées. Elle entraîne chez son porteur un sentiment d’infaillibilité et la tentation de subordonner son action à sa seule conviction. Elle conduit, le plus souvent, à considérer qu’un échec éventuel est le fruit d’obstacles que d’autres auront mis sur sa route. L’éthique de responsabilité amène, au contraire, à soumettre ses décisions aux contraintes du réel, à accepter les conséquences de ses actes, à prendre sa part des insuffisantes ou des échecs.

L’éthique de responsabilité est à la base du métier politique : elle n’exclut pas l’éthique de conviction, elle s’en nourrit. Mais elle la subordonne à la première dans la recherche d’une effectivité équilibrée. Voilà qui nous amène à la troisième discordance mise en évidence par le départ de Nicolas Hulot.

Politique ou civilité

Dans un monde politique totalement désenchanté, la tentation est forte de rétablir le charme en faisant appel à des acteurs choisis hors du sérail, dans ce qu’il est convenu d’appeler la société civile. Satisfaisante pour l’esprit, puisqu’elle est sous-tendue par l’idée d’avoir recours à de vraies compétences, l’affaire n’est pas sans danger, comme le montre ce départ brutal de Nicolas Hulot, ou ce qu’il faut bien appeler le naufrage de certains ministères. C’est Clémenceau qui disait : « La guerre est une chose trop grave pour la confier à des militaires. »

On pourrait dire la même chose de la politique dans notre monde complexe. Qu’elle soit temporaire ou soumise aux variations des choix démocratiques, la fonction ministérielle est un métier, que les meilleures connaissances techniques ne suffisent pas à assurer. Là encore, la relecture de Max Weber pourrait aider à dissiper certaines chimères par la distinction qu’il opère entre les fonctionnaires dans la bureaucratie.

Le 22 août 2018, à l’Elysée, quelques jours avant le départ… Bertrand Guay/AFP

Il ne s’agit pas d’exclure les acteurs de la société civile de l’exercice du pouvoir. Bien au contraire : leurs convictions et leurs expériences sont des nourritures indispensables. Ils devraient être plus nombreux à agir comme conseillers des ministres dans les cabinets, où ils remplaceraient avantageusement des hauts fonctionnaires en mal d’ambition ou en attente de promotion. Bercy par exemple, avec moins d’énarques et plus de citoyens « ordinaires », serait-il affaibli ?

À trop oublier le vieux proverbe africain (« Celui qui t’appelle a pouvoir sur toi »), nos démocraties risquent d’aigrir la peine, en noyant les électeurs – ceux qui « appellent » les gouvernants – de faux espoirs. Et de nourrir un peu plus les populismes rampants.