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La Grande Guerre et son étrange fascination pour les insectes

Des soldats des forces alliés munis de masques à gaz, à Ypres, en 1917. Wikimedia Commons, CC BY-SA

La Grande Guerre et son étrange fascination pour les insectes

« “Le soldat n’est plus un personnage noble”, observait le poète de guerre anglais Siegried Sassoon alors qu’il servait sur le front de l’Ouest. “Il n’est plus qu’un insecte qui se tord de douleur dans cette épouvantable folie destructrice.” »

Il est peu surprenant que Sassoon ait choisi le point de vue d’un insecte pour évoquer le sort des combattants de la Première Guerre mondiale. Il n’est pas le seul. Au Royaume-Uni, les bêtes à six pattes sont devenues le prisme par lequel les gens pensaient, et écrivaient, sur leur expérience de la guerre. L’intérêt pour les insectes en général s’en est vu renforcé.

La Grande Guerre a été le premier conflit de longue durée, entièrement industrialisé, dans lequel l’ennemi pouvait être réduit à une vulgaire poussière. Sur la ligne de front, les soldats portaient, pour la première fois, des masques à gaz et des tenues de camouflage qui leur donnaient, eux-mêmes, une allure d’insectes. Ils étaient sanglés dans des gilets pare-balles d’un nouveau genre, ils franchissaient la boue sur des tanks. « Ces batailles ressemblent davantage à des combats de fourmis qu’à tout ce que nous avions connu jusqu’ici », écrivait même le moderniste Wyndham Lewis, qui servait dans l’artillerie britannique.

Poux, moustiques et mouches prospèrent

La ressemblance frappante entre humains et insectes ne s’arrête pas là : elle découle aussi de leur forte proximité sur le champ de bataille. Dans les tranchées, poux, moustiques et mouches prospèrent, jusqu’à devenir l’une des principales causes de maladies et de décès parmi les soldats. Confronté au développement rapide du typhus, de la malaria et de la fièvre des tranchées (transmise par les poux), le Bureau de la Guerre britannique collabore avec des entomologistes pour faire face à ces ennemis.

Une campagne d’extermination des insectes est alors mise en place. Les troupes sont régulièrement désinfectées à l’aide de produits chimiques conçus pour stopper la propagation des poux. Mais dans le même temps, les soldats sont aussi sous la menace des gaz toxiques de l’ennemi, lesquels gaz sont, pour certains, également utilisés comme insecticides. Un journal néerlandais ne manque d’ailleurs pas de faire un parallèle entre le traitement des soldats et celui des insectes.

Le journal De Groene Amsterdammer en date du 9 mai 1915. De Groene Amsterdammer Archive

Sur ce dessin satirique publié en mai 1915, « Germania », l’allégorie de l’Allemagne, asperge un petit groupe de soldats avec un produit insecticide. Si à première vue, on peut croire qu’elle cherche à les épouiller, elle est en fait en train de les exterminer avec du chlore.

Puisque la guerre transformait les humains en insectes, c’est vers eux que les humains se sont tournés au moment de chercher des moyens de comprendre leur situation.

Jean‑Henri Fabre passionne les Britanniques

Jean‑Henri Fabre. Wikimedia Commons

Le fait que les hommes se sentent plus proches que jamais des insectes, n’est peut-être pas étranger à l’engouement pour l’entomologie qui s’est développé à l’époque de la Première Guerre mondiale.

Les études consacrées à la vie des insectes sont alors très demandées. Les livres qui leur sont dédiés sont plus nombreux que jamais. Le travail de Jean‑Henri Fabre intéresse particulièrement le public britannique. Les études, révolutionnaires et souvent macabres, menées par cet entomologiste français sur le comportement des guêpes, des scarabées, des mantes religieuses et des mouches, connaissent un grand succès. En sciences de la vie, Fabre fait figure de pionnier depuis qu’il a démontré qu’on pouvait en apprendre davantage sur les insectes en les observant vivants et dans leur milieu naturel, que morts et coincés derrière une vitre.

Le développement de nouvelles technologies de captation d’images permet également de rendre la complexité du comportement des insectes accessible à l’œil humain. En novembre 1908, « The Acrobatic Fly », du documentariste animalier F. Percy Smith, provoque un vif émoi lorsqu’il est projeté dans un cinéma londonien. Ce court-métrage, mis en avant en une du Daily Mirror, est constitué d’images remarquables d’une mouche qui utilise ses pattes avant pour manipuler divers objets.

Après la guerre, l’intérêt du public pour les insectes à l’écran continue de croître. À partir de 1922, une série de courts métrages, intitulée « Secrets of Nature », est projetée dans les cinémas britanniques. Une bonne partie des films s’attachent à montrer la vie cachée des fourmis, des guêpes et des scarabées.

Insectes modernistes

L’intérêt populaire pour les insectes se manifeste également dans le reste de la production culturelle de l’époque. Les films et les livres mentionnés ci-dessus fascinent les écrivains et penseurs modernistes comme Virginia Woolf, D. H. Lawrence, Ezra Pound, Katherine Mansfield ou encore Marianne Moore. Dans sa liste de « grandes œuvres littéraires », cette dernière inclut les dix volumes des Souvenirs entomologiques de Fabre. « Henri Fabre a été l’un de mes dieux », estime même le poète William Carlos Williams.

L’abilité remarquable des insectes à s’épanouir en milieu hostile inspire certains écrivains. The Ladybird, une nouvelle de D. H. Lawrence dont l’action se déroule pendant la guerre, exploite la description faite par Fabre du « scarabée sacré ». Aussi connu sous le nom de bousier, celui-ci utilise les déchets produits par des animaux plus grands pour les transformer en abri pour sa progéniture. Le texte met l’accent sur l’ingéniosité du bousier, en soulignant sa capacité à faire de la mort et de la décomposition une source de vie.

Une fourmi vue par un microscope électronique à balayage. Wikimedia commons

Les manières étonnantes qu’ont les insectes de percevoir leur entourage, décrites elles aussi par Fabre, nourrissent également l’imagination de certains auteurs. L’un des personnages de Wyndham Lewis envie les insectes qui « voient un monde différent du nôtre, et ont d’autres moyens pour l’appréhender ». Dans La Promenade au phare de Virginia Woolf, l’artiste Lily Briscoe rêve d’expérimenter la vue complexe des fourmis : « On voulait voir avec cinquante paires d’yeux. »

L’intérêt populaire pour l’entomologie à l’époque de la Première Guerre mondiale n’est en rien une coïncidence. D’un côté, les insectes ont pu représenter une version dégradée de l’existence humaine. De l’autre, les études menées sur leur mode de vie ont aidé les écrivains et les artistes – et avec eux la population en général – à voir plus loin que l’ambiance morose des temps de guerre et à développer de nouvelles perceptions d’eux-mêmes et du monde qui les entoure.

This article was originally published in English