La guerre par en bas, la guerre par en haut

Un VBL du 1er Régiment de Hussards parachutistes de l'armée française en Afghanistan (ici en 2006). Supercopter/Wikimedias, CC BY-SA

Deux livres sont parus au mois de novembre que beaucoup de choses distinguent mais qu’un point réunit : ils sont tous les deux écrits par des militaires.

L’un est signé du général de Villiers, ancien chef d’état-major des armées. Son nom est devenu connu des Français qui jusque là l’ignoraient quand il a démissionné de ses fonctions, en juillet dernier ; il estimait que les conditions pour remplir correctement sa mission n’étaient plus réunies. Difficile d’échapper à cette publication : le livre, publié chez Fayard, trône dans les vitrines étiquetées best-seller des points de vente des gares de France. A la fin du mois de novembre, Servir était en tête du classement L’Express/RTL des essais. Après l’abondante couverture médiatique de la sortie du livre, qui a donné lieu à des très nombreuses interviews de son auteur, est venu le temps de la couverture médiatique du succès du livre.

L’autre ouvrage est écrit par le commandant Jean Michelin. Capitaine en Afghanistan en 2012, il a tiré de cette expérience un récit paru chez Gallimard sous le titre de Jonquille (de l’indicatif de sa compagnie) dans la prestigieuse « Collection blanche ». La sortie du livre a été moins fracassante dans les médias que celle de Servir, mais sa qualité est saluée par tous ceux qui l’ont lu et ont bien voulu en parler, y compris sur les réseaux sociaux.

La question du sens

Servir et Jonquille, dans des genres et sur un ton radicalement différents parlent de la guerre, qu’on parvienne à éviter de la faire ou qu’on s’y livre finalement. Le général de Villiers, sans aucune espèce de polémique, la raconte par en haut. Il dessine les grandes lignes des enjeux militaires des années à venir. Il soulève la question du sens et de la cohérence des missions confiées aux armées, qu’elles ne peuvent jamais refuser puisqu’elles sont précisément là pour servir, et des moyens qu’on leur donne pour les remplir. Il raconte aussi, au détour des chapitres, ce que fut son expérience du commandement, de ses jeunes années d’officier tout juste sorti de Saint-Cyr au plus haut de la chaîne hiérarchique.

Jean Michelin raconte, lui, la guerre par le bas, par le peu qu’il voit de l’Afghanistan entre Nijrab et Tagab. Le récit, resserré et sans fioriture, a quelque chose du « rapport de gendarmerie » que voulait offrir Pierre Schoendoerffer avec La 317e section. Les faits d’armes sont rares, comme toujours dans les guerres de ce type, ce que l’on oublie trop souvent tant notre imaginaire est saturé de fiction américaine à grand spectacle. Il raconte l’ordinaire, les bières, la musique, les coups de blues et les blagues lourdes.

Comme Schoendoerffer plaçait sa caméra à hauteur d’hommes, Jean Michelin a tenu sa plume au ras du sol et des cailloux, là où se cachent les IED (engins explosifs improvisés) qui blessent et tuent ses hommes, là où vivent ces Afghans qu’il nous donne aussi peu à voir que Schoendoerffer ne le faisait avec les combattants Vietminh de l’ancienne Indochine. Il ne prend pas de hauteur, il ne disserte pas sur les choix politiques qui l’ont mené à commander des soldats français sur cette terre lointaine. Il ne se donne pas le beau rôle du chef sans peur et sans reproche, toujours convaincu de son bon droit. Il raconte comment il a obéi et ainsi servi, du mieux qu’il le pouvait, ceux qui devaient à leur tour lui obéir. Ce faisant, c’est finalement à ces derniers qu’il accorde la place centrale de son récit, avec une humilité et un talent qui forcent le respect et touchent le lecteur.

Vocation à s’exprimer

Hors l’expérience militaire commune aux deux auteurs, ces deux livres n’ont pas grand chose à voir, ni dans leur forme, ni dans leur contenu. Jean Michelin éprouvera même sans doute quelque surprise à être ici cité aux côtés d’un ancien chef d’état-major des armées. En poste loin de France, il n’a aucun lien avec la retentissante démission du général de Villiers qui constitue le point de départ de Servir. Il n’y a pourtant rien d’anodin à ce que ces deux ouvrages paraissent au même moment chez des éditeurs qui leur garantissent une surface médiatique et commerciale conséquente, au-delà d’un cercle d’initiés spontanément enclins à ce type de lecture.

Pierre de Villiers lors d’un déplacement aux États-Unis, en 2014. Daniel Hinton/Wikimedia, CC BY

Ils surviennent, en effet, dans ce moment paradoxal de la vie nationale caractérisé par le retour du fait militaire comme un élément structurant de la vie politique et sociale française – en témoignent, dans des modalités qui prêtent largement à débats, le déploiement persistant de l’opération Sentinelle ou les projets de rétablissement d’une forme de service national obligatoire à connotation militaire –, mais aussi par la persistance des inquiétudes sur les moyens alloués aux armées au regard des missions qui leur sont confiées et la répétition de polémiques mal posées, parfois par les responsables politiques eux-mêmes, sur le fameux et mal nommé devoir de réserve des militaires.

Chacun dans son rôle, le général de Villiers et le capitaine Michelin montrent que les militaires ont vocation à s’exprimer, par l’écrit rationnel et argumenté ou par la forme littéraire, non pas pour faire acte d’un militantisme peu subtil ni pour s’engager dans l’arène politique mais pour raconter et témoigner. Pour apporter du souffle et de la chair à un récit médiatique inévitablement morcelé et parcellaire de la vie des soldats et donner ainsi de la consistance aux décisions politiques d’où découle leur sort et aux chiffres froids des budgets des armées.

Pour permettre, enfin, à ceux qui veulent débattre de ces sujets d’en avoir une connaissance si ce n’est exhaustive au moins éclairée et sensible, quitte à porter ensuite une parole contradictoire sur les choix stratégiques posés.