La Journée de la laïcité au prisme de l’histoire de la République

Sur le site du Ministère de l'Éducation nationale. Education.gouv.fr

Le 9 décembre prochain sera organisée pour la troisième fois la « journée de la laïcité à l’école » en référence à la loi de 1905. Depuis le dépôt d’un premier projet commémoratif en 2003, les débats qu’il suscite illustrent les enjeux politiques qui se cristallisent autour de la laïcité scolaire et en brouillent la compréhension. Cet article propose de faire un pas de côté en empruntant « les voies traversières de Nicole Loraux » qui nous conduiront à faire un usage raisonné de l’anachronisme en histoire.

Pédagogie de la laïcité et projet de refondation morale

Le 13 juin 2003 fut déposée à l’Assemblée nationale une proposition de loi pour instaurer une « journée de la laïcité dans les établissements publics d’enseignement » afin de répondre aux atteintes à la neutralité de l’école, notamment le port de « signes religieux distinctifs et ostentatoires ». C’est dans ce même contexte politique que fut votée la loi du 15 mars 2004 « encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics ».

La proposition de 2003 fut reprise par le Haut Conseil à l’Intégration dans son rapport de 2010 intitulé « Les défis de l’intégration à l’école », qui proposait pour la première fois la date du 9 décembre pour cette célébration. Une proposition sénatoriale fut déposée en ce sens en 2011, suivie d’une autre de l’Assemblée nationale en 2012 puis en 2013 avec cette fois-ci le soutien de l’Observatoire de la laïcité (avis du 19 novembre 2013).

Il fallut toutefois attendre le 9 décembre 2014 pour qu’une circulaire ministérielle mette en place cette journée dédiée à la laïcité dans l’Éducation nationale. Les actions pédagogiques qu’elle prônait devaient s’appuyer sur la Charte de la laïcité (adoptée le 9 septembre 2013) tout en encourageant la tenue de débats autour de cette valeur dans les établissements scolaires.

Parallèlement à ce processus, le ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, diligenta en 2012 une mission sur la morale laïque qui aboutit à l’instauration de l’enseignement moral et civique (EMC) à la rentrée 2015 de la petite section de maternelle à la terminale. Les nouveaux programmes encouragent l’engagement, en particulier celui des élèves dans la réalisation de projets communs.

L’EMC en général, et la pédagogie de la laïcité en particulier, devinrent un enjeu politique majeur après les attentats visant Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher en janvier 2015. Le 22 janvier est ainsi proclamé la « Grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République » par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale.

Ainsi, dans le cadre de la célébration des rites républicains (mesure 2), « une journée de la laïcité sera célébrée dans toutes les écoles et tous les établissements le 9 décembre ». Le « Livret laïcité » publié en octobre 2015 encourage les équipes à multiplier projets et réalisations dans les établissements scolaires à cette occasion.

Enfin, le dernier acte de cette éducation à la citoyenneté est la mise en place d’un « parcours citoyen » à la rentrée 2016, parcours qui fut présenté par François Hollande en janvier 2016 comme un encouragement à l’engagement des élèves mais aussi à la célébration des symboles et rites républicains, la journée du 9 décembre étant un « temps forts » de ce parcours.

Quelle éducation pour quelle citoyenneté ?

« L’éducation doit non seulement instruire mais éduquer. On l’oublie trop souvent. Il lui appartient de transmettre des savoirs mais aussi des valeurs. »
Vincent Peillon, « Refondons l’école », 2013

En invoquant dans son livre-programme l’opposition entre éduquer et instruire, Vincent Peillon place son projet dans le prolongement de ceux des révolutionnaires. Interrogeons justement l’histoire de l’école pendant la Révolution française pour revenir vers « notre présent, lesté de problèmes anciens » comme le suggérait Nicole Loraux. Dans le contexte du Bicentenaire, Dominique Julia publia un article qui résumait l’interprétation des projets scolaires révolutionnaires : « L’éducation révolutionnaire : fille de Sparte ou héritière des Lumières ? ». Une opposition qui appelle des nuances puisque Bronislaw Baczko, autre grand historien de l’école de la Révolution française, insistait quant à lui sur la « continuité du rêve pédagogique » pendant la décennie révolutionnaire dans Une éducation pour la démocratie : textes et projets de l’époque révolutionnaire, paru en 1982. L’historien récemment disparu notait que les tentatives pour instituer une éducation révolutionnée visaient à légitimer le pouvoir politique qui portait ces projets.

François Bouchot, Le général Bonaparte au Conseil des Cinq Cents. Wikimédia

L’insistance sur les rites, symboles et valeurs de la République renvoie, dans le contexte révolutionnaire, à la promotion des fêtes, ces « écoles de l’homme fait » étudiées par Mona Ozouf dans La fête révolutionnaire(1789-1799), paru en 1976. Dans cet essai, l’historienne invente le concept de « transfert de sacralité » auquel souscrit Vincent Peillon, qui définit la Révolution comme un « événement religieux » dans son ouvrage La Révolution française n’est pas terminée, paru avant qu’il ne devienne ministre.

Le Directoire (1795-1799) institutionnalisa un système complet de fêtes républicaines marqué par la célébration de valeurs morales. Célébrer la laïcité est alors un anachronisme, malgré une première séparation de l’Église et de l’État à partir de 1795, qui resta toutefois incomplète. Cette pédagogie de la fête aboutit à un transfert de sacralité qui ne parvint pas à enraciner le régime renversé par Bonaparte le 18 brumaire, les catéchismes républicains étant ensuite remplacés par le catéchisme impérial en 1806.

Vers une pédagogie émancipatrice de la laïcité

« Tant que la laïcité sera essentialisée en un modèle unique, le malaise s’accentuera. »
Jean Baubérot, « Les 7 laïcités françaises », 2015

Fête de la Liberté organisée par le Ministère de l’Intérieur en 1799 (an VII). BnF/Gallica, CC BY

Ce détour par le Directoire interroge le modèle de citoyenneté que sous-tend l’insistance sur la célébration des rites et symboles républicains dans le cadre scolaire, ceci depuis plus de 10 ans. En 2006, dans un article introductif à un colloque sur la citoyenneté révolutionnaire, Bronislaw Baczko distinguait deux modèles de citoyen : un « modèle enthousiaste et militant » et un « modèle rationaliste et individualiste ».

L’injonction à célébrer les rites et valeurs républicains tend à sacraliser une laïcité qui ne peut alors plus être questionnée, s’opposant ainsi au modèle rationaliste de citoyenneté. Pour que les élèves s’approprient cette valeur, que Jean Baubérot souhaite voir « apaisée », la pédagogie de la laïcité doit veiller à « faire valoir sans prescrire ». Voilà l’enjeu de toute éducation à la citoyenneté véritablement démocratique.

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