La leçon d’Antigone sur le courage en entreprise

Le récit mythologique d'Antigone, ici adapté au théâtre, peut nous éclairer sur le fonctionnement actuel des organisations. Igor Bulgarin/Shutterstock

Le mythe grec d’Antigone est le récit d’une jeune femme, fille d’Œdipe et de Jocaste, qui décide de braver l’autorité pour offrir une sépulture à son frère Polynice. Ce dernier était devenu le paria du royaume de Thèbes tandis que son autre frère, Etéocle, recueillait tous les honneurs à l’issue d’un duel fratricide pour le trône dans lequel les deux hommes s’entre-tuèrent.

Antigone estime qu’enterrer dignement son frère est de son devoir et elle ne craint pas d’affronter son oncle, le puissant Créon, qui avait menacé de mort quiconque irait à l’encontre de sa décision de laisser la dépouille de Polynice aux vautours.

À la fois forte et fragile, la jeune fille n’est pas sans nous rappeler les simples salariés que nous sommes parfois, face à une organisation qui nous écrase. Son histoire est celle d’un refus de soumission qui remet en question l’organisation sociale. C’est ainsi que le psychanalyste Jacques Lacan considère Antigone comme le symbole d’une résistance individuelle, face à l’arbitraire, au nom d’un devoir considéré comme supérieur.

De la mythologie à l’entreprise

Antigone est donc une figure de la lutte contre l’injustice. Habile dissidente, elle organise en secret l’enterrement de Polynice. Mais la jeune fille est découverte et livrée à Créon. Malgré ses menaces de mort, le roi lui propose une alternative : la vie contre son silence. Trop orgueilleuse et jusqueboutiste, elle refuse le marché et affirme qu’elle préfère être exécutée. La jeune fille devancera d’ailleurs la sentence en mettant fin à ses jours. Elle se pose ainsi en victime d’un système où la loi n’est pas forcément la morale.

Antigone a payé cher son insubordination au pouvoir. Wikimedia.

Dans l’entreprise, certains collaborateurs luttent eux aussi contre l’arbitraire et l’injuste. Ce rôle est parfois dévolu aux représentants du personnel (élus pour représenter et défendre les salariés), parfois à de simples salariés, soucieux d’évoluer dans un environnement où la hiérarchie n’est pas toute puissante.

S’opposer à son manager est pourtant risqué. Ce faisant, le collaborateur s’expose à un éventuel licenciement, même si l’article L1152-2 du code du travail est censé le protéger.

Deux éthiques distinctes

Dans le livre « Le savant et le politique », tiré de conférences prononcées en 1917 et 1919 à l’Université de Munich, le sociologue allemand Max Weber a théorisé deux approches de l’éthique :

  • L’éthique de la conviction, qui consiste à effectuer ce que notre conscience nous dicte, et ce que l’on estime devoir faire ;

  • L’éthique de la responsabilité, qui consiste à agir en tenant compte des conséquences de nos actes.

Ces deux approches donnent des clés d’interprétation pour analyser un conflit organisationnel.

Dans la mythologie grecque, le conflit entre Créon et Antigone se place sur le terrain de l’éthique de la conviction. Dans une organisation ayant un fonctionnement démocratique, la désobéissance revient à opposer des convictions que l’on place au-dessus du pouvoir.

Le psychologue américain Stanley Milgram a quant à lui étudié la notion d’obéissance. Sa célèbre expérience, réalisée en 1963, a révélé que les individus avaient tendance à obéir face à une autorité considérée comme légitime. Dans cette expérience, le sujet testé devait envoyer des décharges électriques à un autre individu lorsqu’il en recevait l’ordre. Milgram s’aperçut qu’une majorité des sujets continuait à obéir malgré les cris de douleur de celui qui recevait la décharge. C’est donc l’éthique de la responsabilité qui prévalait.

Cette logique, semble-t-il, se retrouve dans l’entreprise. En signant un contrat de travail, le salarié accepte en effet de se soumettre au pouvoir de direction de l’employeur. Dans le cas contraire, il commet un acte dit « d’insubordination ». Le refus de se soumettre aux directives de son employeur peut ainsi conduire le salarié à une sanction pouvant aller jusqu’au licenciement pour faute.

Le vieux conflit entre le droit et la morale

Si Créon avait été l’employeur d’Antigone, il ne l’aurait pas condamnée à mort mais probablement convoquée à un entretien préalable. Et il n’aurait fait valoir que le droit, qui n’apporte pas toujours de réponse aux questions morales. Est-ce injuste ? Il ne faut pas oublier que droit et morale entretiennent depuis toujours des relations conflictuelles.

Hegel apporte un éclairage philosophique sur les difficultés à concilier les deux notions : « Il faut distinguer droit et morale. Le droit peut très bien permettre une action qu’interdise la morale. Le droit, par exemple, m’autorise à disposer de mon bien de façon tout à fait inconditionnelle, mais la morale contient des déterminations qui limitent ce droit de disposition », écrit le philosophe allemand dans son ouvrage Propédeutique philosophique, publié au début du XIXe siècle. Il poursuit :

« Il peut sembler que la morale permette bien des actions que le droit interdit, mais la morale n’exige pas seulement l’observation du droit à l’égard d’autrui, elle ajoute de plus au droit la disposition d’esprit qui consiste à respecter le droit pour lui-même. C’est la morale elle-même qui impose que, d’abord, le droit soit respecté, et que, là où cesse le domaine du droit, interviennent des déterminations morales. »

Est-ce à dire qu’Antigone aurait dû commencer par respecter la décision de Créon avant de se rebeller ? Que l’audace, la conviction, et le courage sont condamnés à ne jamais être respectés et reconnus ? Dans le cadre d’une organisation, on pourrait presque le regretter. Surtout lorsque l’on sait que les entreprises les plus innovantes et les plus performantes sont celles qui ont su, à un moment ou à un autre, renverser la table…

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