La matrice du racisme : le prisme corse

Manifestation le 27 décembre dernier, à Ajaccio. Yannick Graziani/AFP

Les faits qui se sont produits en Corse à la fin du mois de décembre 2015 invitent à questionner les liens entre la politisation croissante de la question migratoire, la montée en puissance des marqueurs différentiels religieux et le racisme tel qu’il s’exprime de manière empirique.

Les violences qui se sont succédé à Ajaccio à partir du 24 décembre ont donné lieu à des débats publics d’importance. L’agression de pompiers dans la zone urbaine sensible « Jardins de l’Empereur » durant la nuit du 24 au 25 décembre 2015 a, tout d’abord, suscité le regroupement de plusieurs centaines de personnes devant la Préfecture, en « soutien aux forces de l’ordre ». Une partie du cortège des manifestants s’est, par la suite, dirigée vers le quartier où les pompiers avaient été agressés. Dans ce quartier – une copropriété où résident environ 1 700 personnes et dont 50 % des locataires sont étrangers –, des slogans racistes ont été scandés par certains manifestants. Ce même jour, une salle de prière musulmane a été saccagée.

L’enchaînement de ces différents événements a nourri au niveau local comme au niveau national des inquiétudes, parfois alimentées par les débats autour de l’émergence de groupuscules que l’on qualifie d’« identitaires » et dont on interroge les liens avec le nationalisme corse.

Plusieurs articles, dans la presse nationale et locale, se sont fait le reflet de ces interrogations. Et Vigilenza Naziunale Corsa, Patria Nostra ou encore Cristiani Corsi, ont acquis, en quelques semaines, une visibilité importante. Dans les discours qui émanent des membres de ces différents collectifs, la mise en avant du marqueur différentiel religieux se conjugue aux discours anti-migrants et à la peur du désordre urbain.

Des mouvements identitaires

« Ils n’ont pas notre culture, ils sont même à l’opposé, et veulent nous imposer leurs lois. Et puis, il y a le risque de voir des terroristes profiter de ce flot migratoire pour s’infiltrer » déclare ainsi l’un des porte-parole du collectif Vigilenza Naziunale Corsa à un journaliste d’In Corsica. Ces discours ne sont pas nouveaux en Corse. Ils présentent, en outre, une certaine proximité avec les discours anti-migrants et anti-musulmans analysés ailleurs en Europe ou aux États-Unis. Ils n’en ont pas moins pu nourrir l’idée d’une spécificité corse en matière de racisme, parfois même reliée à l’arrivée d’un nouvel exécutif nationaliste dans l’île à l’issue des élections de début décembre..

Mais au-delà des violences survenues à Ajaccio, dont l’analyse a pu, on le voit, prêter à controverse, il paraît donc nécessaire de penser les expressions racistes plus quotidiennes et la matrice idéologique dans laquelle elles sont susceptibles de se développer, en Corse comme ailleurs.

Dans l’espace public européen et nord-américain, le discours dominant tend à caractériser un racisme unidimensionnel et invariant. Ce racisme se matérialiserait principalement par des actes sous-tendus par la croyance, archaïque, en l’existence de « races » et s’exprimerait spécialement dans les actes d’une minorité.

Cette conception échoue à appréhender les évolutions du racisme, qui semble aujourd’hui se nourrir d’une politisation des questions migratoire et religieuse débordant très largement les frontières de l’extrême droite ou des mouvements « nationalitaires ». Cette dernière expression, employée par le sociologue Jean-Louis Briquet, permet d’insister sur l’aspect contestataire de mouvements qui ont pour principal trait commun d’« affirmer l’existence d’un ‘peuple’ corse dont ils ont la charge de défendre les droits spécifiques et de préserver l’identité particulière ».

On peut voir là un paradoxe : d’une part, on tend à se limiter à une conception restrictive du racisme ; de l’autre, on assiste à la montée en puissance de discours anti-migrants et/ou anti-musulmans qui semblent faciliter les passages à l’acte racistes. La capillarité des débats et des pratiques, du niveau supranational au niveau local, mérite ainsi plus que jamais d’être questionnée.

Immigration et pauvreté

Ces questions se posent avec acuité en Corse, région qui présente des caractéristiques migratoires et historiques proches de celles d’autres régions méditerranéennes : le passage d’une économie basée sur l’émigration à une autre, nécessitant une main-d’œuvre peu qualifiée largement composée de personnes ayant migré, s’est opéré au cours de la seconde moitié du XXe siècle et accéléré avec la tertiarisation et le développement du travail informel. En 2012, dix habitants sur cent sont « immigrés ». Cette migration se caractérise par sa relative homogénéité (un tiers des immigrés sont originaires du Maroc), sa masculinité (55 % d’hommes), sa jeunesse (80 % des immigrés sont d’âge actif) et sa forte représentation dans le travail peu qualifié (77 % des ouvriers et employés sont des immigrés dans l’île, ils travaillent principalement dans la construction et l’agriculture).

Ces processus s’inscrivent dans un contexte marqué par une pauvreté importante – en 2014, 19 % des résidents ont, dans l’île, un revenu inférieur à 60 % du revenu médian et 5,1 %, inférieur à 40 % du revenu médian. Région la plus pauvre de France, la Corse connaît aussi un taux de chômage important – 10,85 % en juillet 2015 – et en progression.

Parallèlement, l’économie « présentielle » constitue le principal moteur de la croissance économique insulaire. Cette dernière est tournée à la fois vers les résidents et les touristes, les migrations de loisirs étant surreprésentées dans l’île. Deux indicateurs peuvent être soulignés à ce propos : annuellement la population touristique représente plus du quart de la population résidente dans l’île et plus du tiers des logements sont des résidences secondaires.

Ces aspects ont des implications sociospatiales. L’urbanisation et la littoralisation de la population peuvent, à ce propos, être soulignées. Les discussions récentes, au sein de la Collectivité territoriale de Corse, sur le statut de résident ont montré les débats auxquels ces bouleversements donnaient lieu dans l’île. Historiquement, le développement de l’industrie du tourisme a joué un rôle considérable dans le développement de ces mouvements nationalitaires.

La peur d’un nouveau « Lampedusa »

Si ces questions sont toujours présentes aujourd’hui en Corse, les débats concernant le contrôle des flux migratoires tels qu’ils se jouent au niveau européen paraissent toutefois plus vifs et les thématiques de l’invasion et de la menace plus prégnantes lorsqu’il est question des « immigrés » que des « migrants internes » ou des « touristes ». L’une des figures majeures du Front national à Ajaccio invoquait ainsi, il y a quelques mois, le « risque » pour la Corse « de devenir un nouveau Lampedusa ».

Parallèlement, la criminalisation de l’immigration, aussi bien en ce qui concerne l’entrée et le séjour sur le territoire que le maintien de travailleurs immigrés dans des statuts d’irrégularité contribue à affaiblir les migrants, notamment ceux qui travaillent dans l’agriculture, alors que les débats sur les liens entre nationalisme et racisme génèrent des formes de concurrence victimaire peu propices à leur mobilisation.

Les événements survenus en Corse invitent ainsi à questionner, bien au-delà de la spécificité du racisme dans l’île, les liens entre la politisation croissante de la question migratoire, la montée en puissance des marqueurs différentiels religieux et le racisme tel qu’il s’exprime de manière empirique dans plusieurs pays occidentaux.

Sur ce dernier point, on peut souligner la faiblesse générale des études empiriques sur le racisme en France. Cette faiblesse peut être liée aux difficultés méthodologiques induites par le passage d’un racisme flagrant à des expressions racistes plus voilées, qui revêtent aujourd’hui dans leur large majorité les habits de la respectabilité en ciblant la culture ou la religion plutôt que la race. Il paraît donc plus que jamais nécessaire de déshabiller le racisme ordinaire pour en identifier la matrice.