La mythologie et Fillon : « victimiser pour déifier »

François Fillon dans la tourmente. Pietro Piupparco/Flickr, CC BY-SA

Cet article décrypte les ressorts du pouvoir appliqués à l’analyse de la dynamique des présidentielles 2017 en se centrant principalement sur la démarche du candidat François Fillon. Ce texte se veut une approche psychologique, sociologique – et mythologique –, la rigueur scientifique imposant bien évidemment une stricte neutralité. Dans notre observation, François Fillon a un très beau jeu en main. Les ressorts qu’il fait jouer peuvent se résumer en cinq points.

1. Affaiblissement et violence

Héraclès et Iolaos attaquant l’Hydre.

Le contexte tout d’abord : une dégénérescence du pouvoir en France qui provient de sa désacralisation. Il en résulte une perte dramatique de l’autorité de l’État notamment du pouvoir exécutif. Cela déclenche des vagues de violence sans précédent, ce qui réaffaiblit le pouvoir exécutif. C’est un cercle vicieux : pouvoir faible- violence – pouvoir encore plus faible – violence encore plus forte, etc.

C’est, symboliquement, une vraie peste qui ronge la cité et un vrai montre qui dévore ses enfants ; telles « la peste sur Thèbes » et « l’Hydre de Lerne ».

2. Les voies possibles (mythologie et théâtre) ?

Les mythes gréco-romains nous soufflent des réponses, on (re)découvre, à ce propos, les deux caractéristiques clés des mythes : ils sont universels et atemporels. Ils ne sont pas une « Histoire » et au regard de la « vérité factuelle historique », ils ne sont que mensonge.

Athéna conseille Héraclès attaqué par le crabe tandis que Iolaos brûle l’hydre avec son brandon.

Mensonges, sans doute le sont-ils au sens de la « vérité historique ». Mais ce sont des mensonges qui disent la vérité profonde, ce que le simple fait historique serait incapable de faire. Vérité profonde et vérité factuelle n’ont rien à voir.

Ajoutons qu’ Hercule se trouve être le seul à pouvoir tuer l’Hydre (c’est le deuxième de ses 12 travaux). Pourquoi ? Mais surtout, et c’est ce qui va nous guider, comment s’y prend-il ?

Pour des raisons similaires, le théâtre va lui aussi nous souffler des réponses car, à sa façon aussi, c’est un mensonge qui dit la vérité. Antonin Artaud affirmait : « La théâtre ce n’est pas “jouer à faire semblant”, c’est “faire semblant de jouer” ».

La muse Thalie, par Eustache Le Sueur. E. Lessing/Louvre.edu

Le théâtre, dans cette conception, est donc une source d’inspiration. Les compagnons de Thalie (muse de la comédie) forment de fait un miroir qui nous donne le très fidèle reflet de la vérité profonde de la réalité psychosociologique. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la violence y apparaît à tous les coins de rue.

Depuis Sophocle au Ve siècle avant Jésus Christ jusqu’à la reprise théâtrale du film Les Damnés de Visconti tel que joué par la Comédie française au festival d’Avignon en 2015, en passant par Shakespeare au XVIIe siècle, la violence est partout et toujours présente. Le théâtre est donc bien, lui aussi, tout comme les mythes, universel et atemporel.

3. François Fillon bouc émissaire antisystème

Bon nombre de Français sont lassés du jeu politique et des politiciens en général. C’est le système politique qu’ils rejettent. Ils cherchent donc un candidat « antisystème » qui serait leur champion, leur Hercule capable de tuer l’Hydre.

Les révélations des médias à propos de François Fillon ont fait que ce dernier s’est trouvé rejeté par tous (ses adversaires politiques évidemment, mais aussi sa propre famille politique, jusqu’à ses plus proches collaborateurs et amis) : « c’est lui qui sera la cause de notre échec » se plaisent-ils à dire en substance.

Bouc émissaire et Azazel, démon sauvage (tradition hébraïque).

Il se trouve ainsi en position de « bouc émissaire », telle Antigone, par exemple, tant comme mythe que comme tragédie du théâtre de Sophocle. Les analyses de (notamment) René Girard sur le « bouc émissaire » nous montrent que celui-ci est autant craint qu’il est haï.

En effet, puisque c’est lui qui est l’unique cause de toutes nos catastrophes, cela veut dire qu’il a la possibilité, si cela lui chante, de continuer à nous détruire ou bien, s’il n’en a plus envie, d’arrêter de le faire.

Au fond, il a notre destinée en main. Quel pouvoir ! Il faut donc le tuer symboliquement. La plus élémentaire des prudences nous le commande. Mais encore faut-il y parvenir et, en l’occurrence, on a raté (de peu) l’assassinat (symbolique) de François Fillon. Il a la peau dure ! Désormais, l’unique possibilité qui nous reste, à défaut de le tuer, c’est de l’amadouer : il faut bien, désormais, « faire avec ». Et, pour l’amadouer, on va commencer par se plier à ses exigences.

William Adolphe Bouguereau : Oreste et les Érinyes.

On retrouve ici un autre grand mythe, celui des Érinyes (furies mortifères) et des Euménides (furies bienveillantes) avec le schéma du dialogue qu’il faut instaurer avec elles pour calmer le jeu.

C’est donc sur ce pouvoir du bouc émissaire que François Fillon doit jouer.

Ce pouvoir est énorme puisqu’ainsi François Fillon se trouve avant tout en position de victime de l’injustice, et on sait bien (depuis quelque 2 000 ans) que, dans ce cas, victimiser c’est déïfier. Pas moins !

4. Pour gagner une élection présidentielle…

Il faut remplir deux conditions. Premièrement, la Constitution de la Ve République nous a conduit à un bipartisme : on existe à condition d’être soit de droite soit de gauche. Il est donc impératif de choisir son camp et, aux yeux de toute la famille politique de ce camp il lui faut incarner ses valeurs, ses façons d’être et d’agir ; donc, pour François Fillon, il lui faut incarner la droite.

Cette première condition remplie, le bipartisme coupant la France en deux (environ moitié-moitié), cela peut assurer à François Fillon en gros 50 % des voix. Quant au deuxième tour, l’adversaire peut avoir lui aussi ses 50 %.

Pour faire la différence, il va donc falloir aller chercher des voix chez l’adversaire, sans jamais trahir ses fidèles. Explorons ici une façon de procéder pour François Fillon. Nous garderons l’impérative neutralité de nos positions : pour ses partisans, cela aidera à mettre en œuvre cette procédure, pour les adversaires, cela les aidera la neutraliser.

5. Agir en chef, malgré tout

Dimanche 5 mars 2017 – tant dans le meeting du Trocadéro que dans le 20 heures de France 2, François Fillon apparaît comme « le Chef ».

Ce qu’il fait se résume en substance par : « Je suis le chef. Je suis seul. Ils veulent tous m’assassiner politiquement. Mais « eux », ce ne sont que les « élites ». Ces Élites qui vous ont trahis, manipulés, menti, fait tant de mal. Vous le peuple de France, vous êtes avec moi. Je suis avec vous. Ensemble on va gagner : suivez-moi ! Debout et en avant… ! »

Muiron protégeant Bonaparte au pont d’Arcole (peinture de John Clark Ridpath, 1901). Wikipedia

Le « chef » François Fillon, fait immédiatement penser à Bonaparte au pont d’Arcole. Tout semble perdu et ce jeune général dépenaillé s’empare du Drapeau et hurle « Suivez-moi ! En Avant la France ! » Il renverse ainsi la situation.

« Déïfié » par sa victimisation, François Fillon est en position d’agir ainsi. Il a d’ailleurs commencé à le faire le dimanche 5 mars. Il tient ses troupes. Elles le suivent. Et les élites s’y mettent aussi puisqu’il leur faut « faire avec » et donc se rallient à lui, même si certains le font à contrecœur : François Fillon peut ainsi espérer empocher ses 50 % !

Cependant, il faut atteindre l’indispensable palier supérieur qu’il faut conquérir pour l’emporter. Comment François Fillon peut-il y réussir ?

Il pourra jouer sur son image « antisystème » car les « antisystèmes » sont nombreux et de toutes familles politiques y compris celle de son adversaire !

Une voie étroite pour avancer

Il convient donc de ne pas ennuyer l’électorat avec trop de discours sur les programmes qu’ils connaissent par cœur depuis les primaires de décembre et janvier dernier. Et de plus ils ne croient plus à ces promesses jamais tenues.

Il faut donc que François Fillon soit antisystème jusqu’au bout et totalement. Conseil pour ses adversaires : piégez-le dans son programme. Conseil pour des partisans : on suit le « chef ». Surtout, rien de plus ; le reste attendra. On peut reprendre, presque mot à mot, les paroles du Général de Gaulle dans son discours sur le forum d’Alger de 1958 :

« il sera temps, par la suite, de décider, avec vos représentants élus par vous, de la marche à suivre et du comment faire ».

En d’autres termes, le programme sera vu plus tard.

C’est ce que tente Emmanuel Macron avec un grave écueil, celui d’être ni de droite, ni de gauche : dans le bipartisme il est donc nulle part, il ne peut exister.

Marine Le Pen tente également une approche similaire, mais semble se faire piéger dans son programme (et de plus il semblerait que ce programme ne soit pas vécu comme efficace).

Il reste aussi à faire attention de ne pas édulcorer l’image du « chef entraînant le peuple derrière lui », en la rabaissant au rang d’un simple comptable de voix. Il ne faut surtout pas « ratisser » pour attraper des voix par-ci par-là ; le chef est au-dessus de tout cela : son charisme (dû à la déification comme résultat de victimisation) lui permet de dire « debout et en avant ». Avec la certitude d’être suivi. C’est ce qu’il doit faire absolument, sans hésitation.

Ceci dit, il semble qu’il y ait une gêne (que l’on peut sans doute pallier). Cette gêne vient de l’image d’amateur de « luxe » que tous semblent découvrir, (même des amis très proches !) avec surprise pour ne pas dire stupeur. Être identifié à Bonaparte, général dépenaillé peut être difficile lorsqu’on est Fillon. Au mieux, on sent que quelque chose pointe sous le costume ; comme disait Victor Hugo « Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte. »

Antoine-Jean Gros (1796), Bonaparte à Arcole. Wikipedia

C’est en apparence un gros risque qui peut devenir une belle opportunité ; d’ailleurs, le tableau choisi traditionnellement pour illustrer le pont d’Arcole, traduit bien une forme d’idéalisation de Bonaparte qui, loin d’être teint en dépenaillé est au contraire revêtu d’un magnifique uniforme. Ceci montre bien que Napoléon perce sous Bonaparte, il répond à un besoin d’idéalisation.

Mais, pour parvenir à transformer ce risque en belle opportunité il faut se réjouir d’être encore et encore « mis à mal », « tabassé », cela accroît la « victimisation », donc la déification, et par conséquent le « charisme ». Le peuple de France ne l’en suivra que plus volontiers.

Enfin, pour que ce mélange « Bonaparte-Napoléon » ne soit pas une édulcoration de Bonaparte mais au contraire un élan supplémentaire, il faut indéniablement « transformer l’essai » en tenant un discours sérieux et enthousiaste dans un registre qui rappelle que « c’est beau, c’est grand, la France ! »