La peur du chômage pèse sur la santé des salariés

L'Unédic agit pour la performance de l'Assurance chômage. Unédic/Flickr, CC BY-ND

La perte d’un emploi est un choc. Sur le plan professionnel et personnel, mais aussi sur le plan sanitaire. Plusieurs études ont démontré les répercussions d’un tel évènement : santé dégradée, voire même une augmentation du risque de mortalité. L’impact est donc très important. Mais, fort heureusement, les épisodes de licenciement demeurent rares dans la vie d’un salarié. Reste qu’avec un taux de chômage qui dépasse les 10 % et des plans de restructuration qui se succèdent, la peur d’être licencié est, pour sa part, bien présente dans l’esprit des travailleurs. Cette simple peur peut-elle également avoir des répercussions ? Les travailleurs se sentant en insécurité sont-ils en moins bonne santé que les autres ?

Avec les crises successives, la notion de sécurité de l’emploi a progressivement fait place à un sentiment d’insécurité. Un sentiment évidemment présent chez les personnes en contrats précaires, mais pas seulement… Dans le cadre de la chaire Santé Dauphine, nous avons, avec Eve Caroli, centré nos travaux sur les salariés employés en contrat à durée indéterminée. Notre objectif était de distinguer la notion de précarité et celle d’insécurité, et de voir si les salariés les plus « privilégiés » éprouvaient un sentiment d’insécurité.

Evaluer le sentiment d’insécurité

En nous appuyant sur la vague 2010 de l’Enquête Européenne sur les Conditions de Travail (portant sur une vingtaine de pays européens), nous avons demandé aux sondés d’évaluer eux-mêmes leur risque de perdre leur emploi dans les prochains mois. Dans un premier temps, nous observons de façon brute le lien entre insécurité et santé, et constatons une corrélation entre ce sentiment et l’ensemble des paramètres de santé, à l’exception des maladies cardiovasculaires. Ces maladies se développent toutefois sur le long terme, il est donc cohérent qu’elles n’apparaissent pas dans les résultats, limités aux effets à court terme.

Une telle observation est cependant insuffisante, car elle peut cacher divers biais. D’un côté, l’insécurité de l’emploi peut avoir des conséquences délétères sur la santé des individus, notamment via l’effet du stress. De l’autre, les individus en mauvaise santé peuvent être forcés d’occuper des emplois instables. Tomber malade peut également accroître la peur de perdre involontairement son emploi. Au-delà de cette causalité dans les deux sens, certaines caractéristiques inobservables des individus (être pessimiste par exemple), expliquent conjointement le fait de déclarer un fort sentiment d’insécurité de l’emploi ainsi qu’une mauvaise santé. Dans ce cadre, il est difficile d’identifier l’impact de l’insécurité de l’emploi sur la santé, indépendamment de ces effets.

Nous avons donc tenté de prédire le sentiment d’insécurité d’un individu, via des critères exogènes. C’est ce qu’on appelle la méthode des variables instrumentales. Cette technique permet d’éliminer les différents biais liés à la causalité dans les deux sens et aux caractéristiques inobservables propres à chaque individu. Deux paramètres ont ainsi été retenus. Tout d’abord le niveau de licenciement naturel du secteur dans lequel travaille l’individu, c’est-à-dire non lié aux conditions macroéconomiques, estimé par le taux de licenciement du secteur. Puis le degré de protection de l’emploi, tel qu’il est défini dans la législation du pays. Cette donnée est fournie par l’OCDE.

Des impacts limités à court terme

En croisant ces deux éléments, nous avons pu construire un instrument permettant de prédire de manière exogène le sentiment d’insécurité d’une personne, puis d’estimer son impact sur son niveau de santé. Les résultats sont alors plus robustes, et prouvent le lien de causalité entre sentiment d’insécurité et dégradation de la santé. La crainte de perdre son emploi n’est pas neutre sur le plan sanitaire. L’étude fait néanmoins apparaître des impacts relativement limités. En effet, le sentiment d’insécurité génère uniquement des affections liées au stress telles que des problèmes de peau, une fatigue oculaire, ou des maux de tête. Les conséquences sont donc bien moindres que celles engendrées par un licenciement.

Toutefois notre étude ne porte que sur les effets à court terme. Que se passe-t-il lorsqu’un salarié est soumis quotidiennement à un sentiment d’insécurité durant plusieurs mois ou années ? Quelles seraient les répercussions sur son état physique à long terme ? Des études complémentaires seraient nécessaires pour répondre à ces questions.

Enfin, en montrant que même des personnes travaillant en CDI éprouvent parfois un sentiment d’insécurité, l’étude interpelle. Si les salariés les plus « privilégiés » développent des maladies, même bénignes, liées au stress, qu’en est-il des plus précaires…

L'étude en référence a été publié dans la revue “Les Cahiers Louis Bachelier