La philosophie entrepreneuriale comme dynamique d’apprentissage de l’échec

Quel lien peut-on faire entre rapport à l’échec et état d’esprit entrepreneurial ? Dimj / Shutterstock

Pour toute personne qui entend cultiver en elle la fibre entrepreneuriale, la question du rapport à l’échec est centrale. L’entrepreneuriat implique une certaine appétence pour le risque qui débouche sur une forme de double pensée : il faut tout à la fois croire en sa vision, prendre un cap et s’y tenir ; et savoir qu’elle n’est qu’une hypothèse de travail que la réalité se chargera de confirmer ou d’infirmer, et donc être capable de s’adapter à tout moment.

Quel lien donc peut-on faire entre rapport à l’échec et état d’esprit entrepreneurial ? Et surtout, pour les business schools, quelles sont les implications en termes de formation des dirigeants de demain ?

État d’esprit de la démarche entrepreneuriale et son rapport à l’échec

Dans la vision traditionnelle de la vie professionnelle que symbolise la notion de « carrière », l’échec est une erreur et une impasse ; bien souvent, c’est aussi une épreuve personnelle. Elle peut être surmontée, mais ce n’est qu’au prix d’un pas de côté, d’une remise à zéro, et bien souvent d’une traversée du désert. Dans cette perspective, chacun de nous progresse de manière plus ou moins linéaire en fonction de ses capacités tout au long de sa carrière en accumulant de l’expérience d’une manière monotone.

À l’inverse de cette vision, le mantra du fail fast, fail often (échouer rapidement, échouer souvent) fait de l’échec un jalon, un passage obligé, presque un rituel initiatique. L’entrepreneuriat est une philosophie pratique qui fait de l’échec – mais est-ce que le mot est encore le bon ? – une étape dans un processus de construction personnel, une occasion d’apprendre, et non plus un point de non-retour. Car la philosophie entrepreneuriale fait sien l’espace du « théorico-pratique », elle opère un va-et-vient constant entre une vision du monde, une démarche, et sa réalisation concrète : l’innovation.

« Je n’ai jamais échoué. J’ai simplement trouvé 10 000 façons de faire qui ne marchent pas ». Thomas Edison. Mark Mathosian/Flickr, CC BY-NC-SA

On rapporte ainsi qu’il fallut à Thomas Edison plus de 10 000 tentatives infructueuses avant de trouver une version de l’ampoule électrique – avec son filament résistant à la chaleur et produisant de la lumière – qui lui donna satisfaction. Et on rapporte souvent à ce propos son mot fameux : « je n’ai jamais échoué. J’ai simplement trouvé 10 000 façons de faire qui ne marchent pas ». On le comprend à l’aune de la citation d’Edison, cette revalorisation de l’échec prend sa source dans une perception de l’innovation comme une pratique itérative, et une préférence pour des feedbacks loops (bilans d’étape) très courtes. C’est bien le sens profond du mantra fail fast, fail often : une certaine conception de l’innovation comme pratique itérative. La philosophie exige que l’on se frotte à la réalité, qu’on invente certes, mais qu’on passe toujours nos inventions sous les fourches caudines de la validation empirique, et ce dès la phase de conception : que ce soit celle du laboratoire ou de nos usagers potentiels.

Dans un monde complexe et de plus en plus interconnecté, la philosophie entrepreneuriale est aussi une école d’humilité : plutôt que de vouloir tout contrôler, elle se propose de fonctionner sur le mode du trial and error (essai/erreur) : essayer, évaluer, adapter… S’il faut tester (on ne peut plus vraiment parler d’échouer donc) rapidement, c’est que la réussite autant que l’échec ne dépendent pas entièrement de nous, et que la confrontation au réel est la seule mesure qui vaille. Il faut se confronter à la réalité très vite afin de valider ses hypothèses : celle du marché, de la compétition, de la levée de fonds, des besoins de ses clients, de ses propres employés…

Un rapport au monde et à l’entreprise

Ce rapport à l’échec comme occasion d’apprendre, comme étape d’un cheminement est donc solidaire d’un certain amour de l’expérimentation, de la confrontation au réel, répétée, qui constitue l’un des ressorts les plus fondamentaux de cette attitude entrepreneuriale. Pour qui décide de faire sien ce mode de rapport au réel : la vision est première, et le test suit immédiatement. Le prototypage est rapide, et vient ensuite le temps des itérations. La collecte de feed-back est systématique, et assure la convergence vers une solution pérenne et robuste. Henry Ford qui connut plusieurs fois la faillite avant de fonder le géant de l’automobile qui devait assurer sa postérité disait que « celui qui craint l’échec se limite dans ses activités. L’échec n’est qu’une opportunité de recommencer plus intelligemment ». Peut-être faut-il voir dans le succès des grands entrepreneurs de ce monde moins la manifestation d’un génie inaccessible au commun des mortels que la manifestation d’un certain état d’esprit qui fait de l’échec, non pas la fin du chemin, mais une occasion d’apprendre, et surtout une véritable démarche.

« Celui qui craint l’échec se limite dans ses activités. L’échec n’est qu’une opportunité de recommencer plus intelligemment ». Henry Ford. Wikimedia

Au-delà de l’individu, cette attitude se généralise d’ailleurs aux organisations. Dorénavant, les dirigeants agissent en effet au sein de structures de moins en moins formalisées, dans un environnement de plus en plus incertain, dont l’évolution s’est accompagnée d’un changement de paradigme : nous sommes passés d’un modèle mécanique de l’entreprise – articulé autour de l’application de règles – à un modèle organique, où l’animation du groupe, l’agilité, et la capacité d’adaptation sont les conditions de la performance. À nouveau, cette conception organique de l’entreprise : toujours en mouvement, et dont la structure et le modèle économique sont en constante évolution, est typique de la start-up dont le développement de l’organisation ou du modèle économique suit une logique d’essais, d’échecs, d’adaptations, et d’essais continuellement renouvelés.

Dynamique d’apprentissage

Et si les entrepreneurs ont un rapport à l’échec qui leur permet d’apprendre et de se développer, on peut même inverser la logique et utiliser l’entrepreneuriat comme dynamique d’apprentissage dans les formations à l’économie moderne… Le fail fast, fail often et la conception organique de l’entreprise et du monde économique doivent dorénavant faire partie de la « boîte à outils » de tout manager, qu’il ou elle soit entrepreneur·e ou non. Il convient donc que les grandes écoles intègrent systématiquement la formation à la philosophie entrepreneuriale dans leurs dynamiques pédagogiques.

Cette philosophie, cet état d’esprit et cette approche sont en effet nécessaires à la formation des managers pour qu’ils puissent répondre aux défis futurs. L’éducation des leaders de demain ne saurait en effet se réduire à la simple transmission ex cathedra d’une collection de savoirs canoniques mais doit passer par différentes expériences pédagogiques, parmi lesquelles figure l’expérience entrepreneuriale.

Nous devons donc donner à ceux que nous formons l’occasion de vivre des expériences entrepreneuriales pour leur permettre d’acquérir le bon état d’esprit, et donc la bonne démarche, pour aborder le monde économique actuel, avec autant d’échecs que nécessaire !