Hip Hop Management

La place de la culture dans le management : conversation avec Éric Godelier… et application pratique

Eric Godelier dans l'émission Fenêtres Ouvertes sur la Gestion.

Le drame du « publish or perish » n’est pas seulement la perte de sens ou encore l’absence d’innovation : cela conduit aussi à une crise de surproduction, laquelle constitue le vecteur d’une véritable amnésie scientifique.

Il ne s’agit pas ici que d’un propos d’éternel mauvais coucheur et empêcheur de faire carrière académique en rond – catégorie dans laquelle on finira bien par me ranger, ce qui n’est pas très grave. Le sujet est plus important que cela : il en va de ce que l’on transmet aussi, d’abord, à ceux qui nous suivent. Et de l’exemple, donc, que l’on donne.

J’ai eu ainsi grand plaisir à recevoir Éric Godelier qui compte quelques années scientifiques de plus que moi au compteur (j’espère qu’il ne me tiendra pas rigueur de cette confidence…). Lorsque j’étais tout jeune Docteur, son spécial RFG/James March m’avait scié sur place – et d’ailleurs, je le relis souvent. Il a immédiatement fait partie, pour moi, des auteurs à part : ceux qui ne conçoivent le métier que dans le dialogue avec les grandes figures et pour lesquels la trace laissée importe davantage que le plaisir narcissique de voir les productions s’accumuler.

Voici donc le premier des deux entretiens qu’il a accordés dans le cadre de « Fenêtres Ouvertes sur la Gestion ». Avec le regard particulier du professeur à l’École Polytechnique, où il s’est attaché avec d’autres depuis près de 15 ans et contre vents et autres marées (forcément contraires) à faire vivre les sciences de gestion dans le monde des ingénieurs.

Allez savoir pourquoi la diffusion de cet entretien trouve aujourd’hui, pour moi, un écho si fort avec l’actualité. Celle qui remplit les colonnes depuis jeudi. Puisque l’amende américaine de la Société Générale est sur le point d’être dévoilée. L’information s’est accompagnée d’un remaniement annoncé de l’équipe de direction, et de la confirmation que le mandat du directeur général serait soumise au vote de l’assemblée générale des actionnaires, dans un an. Le principal intéressé a été interviewé sur BFM TV, vendredi 4 mai par Stéphane Soumier.

La gène est évidemment palpable, puisque personne n’est dupe : Frédéric Oudéa est plus que jamais sur la sellette. Et cette annonce ressemble à s’y méprendre à un préavis d’un an négocié avec la justice américaine. Qui pourrait croire en effet qu’il était à ce point nécessaire pour le conseil d’administration de la Société Générale de confirmer ainsi dès à présent le mandat du DG alors qu’il n’est prévu de le soumettre qu’à l’assemblée générale de… 2019 ? Dans cette interview, le cas de Didier Valet – ex n° 2 de la Société Générale, dont la justice américaine a réclamé et obtenu le départ est évoqué à maintes reprises.

Aucune allusion en revanche au fait que ce même Didier Valet était donc Directeur du contrôle stratégique du groupe Société Générale en 2007 ; aucune référence non plus au fait que Frédéric Oudéa était, à la même période, Directeur financier, avec autorité sur le contrôle de gestion ; aucune mention du fait que c’est bel et bien le départ de Frédéric Oudéa qui est désormais l’objet de toutes les spéculations, et ceci pour un motif pour le moins légitime : après tout, c’est en août 2007 au plus tard qu’a débuté la crise financière (pour mémoire : 74 alertes entre mars 2007 et janvier 2008 concernant les engagements de Jérôme Kerviel… sans réaction de la Direction générale), pas en 2008 ; et le moins qu’on puisse dire c’est que dans l’exercice des responsabilités ensuite, Frédéric Oudéa se sera surtout illustré par la succession des scandales dont il aura toujours été d’abord le premier des irresponsables. Un vrai talent en quelque sorte d’hypo-management !

Frédéric Oudéa.

Dans cette interview et dans la presse, on apprend que l’amende serait autour d’1 milliard. Liée aux deux affaires dites « IBOR » et aux accusations de corruption dans les affaires lybiennes. La France aurait sa part, lit-on ici ou là. Je retiens surtout que tout le monde compte visiblement sur l’apathie générale des chercheurs en management et des contribuables qui les financent, au risque que ces derniers soient à nouveau les victimes des élites dont ils ont pourtant bien souvent payé les années de formation.

En effet, rappelons que c’est bien un redressement fiscal de 2,2 milliards (déjà provisionnés) qui est en jeu, lié aux évolutions de l’affaire dite « Kerviel », devenue définitivement depuis septembre 2016 une affaire « Société Générale ». Michel Sapin lui-même – fin connaisseur du dossier – n’a-t-il d’ailleurs pas lui-même saluer une décision « juste » de redressement fiscal de 2,2 milliards en janvier dernier ?

Quel rapport avec la place de la culture dans le management me demandera-t-on ? La question mérite qu’on s’y arrête en attendant donc la suite de ce énième scandale dans lequel sont impliquées nos « élites » françaises.

D’abord, parce qu’on voudra bien faire crédit que ce « point break des amendes américaines » aura été annoncé dans The Conversation France dès… 2015. Pour des motifs connus et déjà évoqués sur RFG/Xerfi Canal dès… 2014. Je me permets donc d’en déduire qu’un peu plus de culture managériale aux heures de grande écoute ferait le plus grand bien aux finances des contribuables et plus généralement à la démocratie française !

Ensuite, parce que Frédéric Oudéa dans cet entretien évoque précisément le rôle de la culture pour justifier le non-recrutement d’un candidat « externe » pour succéder à Didier Valet. Seconde conclusion dès lors : la culture est bien source de pérennité mais aussi d’inertie organisationnelle, pour le meilleur et pour le pire, comme le proposait Éric Godelier dans les pages de la RFG il y a bientôt 10 ans.

Enfin, parce que c’est finalement là un point rassurant : la culture de la Société Générale est plus que la somme des incompétences des dirigeants dont l’entreprise et ses parties-prenantes auront été victimes depuis 20 ans (et le fameux échec de l’OPA sur Paribas sur fond de risque d’être avalée par BNP). Souhaitons donc à l’entreprise de se relever. Même si l’issue d’une prise de contrôle, amicale ou hostile, n’est plus à exclure : après tout, le dernier hashtag de l’entreprise en vogue sur Twitter n’est-il pas… #SGavecApplePay ?

Mais on peut aussi aller encore plus loin pour évaluer la place de la culture et son rôle dans la formation au management. Ainsi, l’avenir de la carrière de Frédéric Oudéa méritera une vive attention.

Trouvera-t-il lui un jour un point de chute doré au sein du nouveau « club silencio » des élites déchues de la République française, Tikehau capital ? Une véritable maison de retraite dorée que ce fonds où les anciens patrons apprécient visiblement de se retrouver… Jugez plutôt du casting des « associés » : Jean‑Pierre Mustier, ancien n° 2 de la Société Générale, l’ancien premier Ministre François Fillon ou encore… Georges Chodron de Courcel, l’un des anciens patron de BNPP dont la justice américaine avait aussi obtenu, il n’y a pas si longtemps, le départ. Ne manque donc plus qu’au tableau des chasseurs de têtes que l’actuel DG de la SG !

Donner une vraie place à la culture dans le management, c’est donc regarder sur le temps long les fils invisibles qui lient, délient, relient les destins des acteurs, depuis les années de formation jusqu’à la retraite. Dans ces conditions, je ne peux m’empêcher de penser que le plus comique serait que Frédéric Oudéa, à l’issue de son préavis d’un an, et après un éventuel passage éclair chez Tikehau, soit in fine embauché chez Unicredit. Cette banque désormais présidée par Jean‑Pierre Mustier, lequel devait prendre la relève de Daniel Bouton avant de devoir démissionner en raison de l’ouverture en 2009 d’une enquête de l’AMF pour manquement d’initié lié à la vente de la moitié de son portefeuille de titres Société Générale le 21 août 2007.

J.-P. Mustier.

Jean‑Pierre Mustier qui a d’ailleurs lui aussi effectué un séjour chez Tikehau capital ; avant d’en partir pour Unicredit ; avant de revenir chez Tikehau IM après avoir passé 14 milliards de provisions chez Unicredit ; avant de repartir à nouveau chez Unicredit, cette fois pour en prendre la présidence… Vous suivez ?

L’héritage de Frédéric Oudéa à la Société Générale donnerait alors belle matière à étude de cas pour les chercheurs en management, stratégie et gouvernance d’entreprise. Frédéric Oudéa, ou l’éternel Poulidor dans l’ombre du véritable « Amstrong de la finance » ? Voilà qui devrait donner matière à méditation, y compris pour former les magistrats ! D’ailleurs, si quelqu’un connaît les classements d’entrée et de sortie respectifs à l’école Polytechnique de Jean‑Pierre Mustier et de Frédéric Oudéa, je tiens volontiers le pari sur l’ordre du doublé. Exception culturelle française en termes de défaillances répétées des systèmes de gouvernance d’entreprise oblige !

Présentation d’Éric Godelier

Professeur des universités agrégé de sciences de gestion, Eric Godelier a été pendant près de 15 ans le président du département des Humanités et Sciences sociales à l’École polytechnique. Au sein de l’école, il a assumé la responsabilité du développement et de la coordination des enseignements sur l’entreprise et le management. Au sein du CRG (Centre de Recherche en Gestion) de l’École polytechnique (désormais CRG-i3), ses recherches portent sur la conception et la diffusion des outils et des modèles de management dans une perspective historique et anthropologique. Il a notamment publié Usinor-Arcelor. Du local au Global, et La culture d’entreprise en 2006. En décembre 2009, la revue américaine Entreprise and Society, a constitué un dossier centré sur son article sur les relations entre l’histoire et le management. Depuis 2006, il coordonne avec les professeurs G. Garel (CNAM), A. David (ENSMP Dauphine) et M. Leroux (CNRS-ENS) un programme sur l’histoire des pratiques et de la pensée managériales française depuis le XIXe siècle. Un livre en ligne a été publié en 2011 avec 42 contributions (http://mtpf.mlab-innovation.net/fr/). Enfin, en 2007, à l’initiative de C. Ghosn, PDG de Renault, il a lancé avec E. Chiapello (HEC) et l’alliance Renault-Nissan une chaire sur le management multiculturel.

L’interview d’Éric Godelier

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