La place des femmes dans la culture n’est pas affaire de quotas, mais de jugement

The trouble with women… « Brenda Starr, Reporter » (1940) par Dale Messick. Tom Simpson/Flikr, CC BY-NC-ND

Janvier 2016. Comme tous les ans, le jury communique la liste des « nominés » pour le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. Aussitôt, son contenu instaure malaise et colère : aucune femme auteur dans la sélection. Cette absence représente ce que l’on appelle en philosophie un événement : elle incarne à la fois une continuité et une rupture par rapport à ce qui s’est déjà passé.

Sur le fond, cette absence de femme dans la liste ne surprend véritablement personne, en témoigne l’argument de défense du jury : les femmes auteurs de bande dessinée ne sont pas légion, 12 % des auteurs, trois fois moins que les femmes entrepreneurs ! Les réactions à cette absence ne sont pas surprenantes non plus : elles s’inscrivent à la fois dans la dénonciation par les femmes de cette situation et dans le soutien des collègues masculins dont certains vont jusqu’à organiser des expositions itinérantes pour mettre en valeur la place de la femme – et des femmes auteurs – dans la bande dessinée.

La parité dans l’art a-t-elle un sens ?

Et pourtant, cette annonce (et la réaction qui s’en suit : démission d’auteurs masculins nominés) crée une rupture : rupture car, la polémique n’a jamais autant été médiatisée hors du monde très restreint de la BD et trouve un écho dissonant face à la promotion de la parité homme – femme dans les mondes politique et économique. Que la parité mérite combat en politique et en économie, passe encore, mais pas dans le monde de l’art très récent qu’est la BD… Et pourtant, il semblerait que le monde de l’art soit loin d’être paritaire : moins de 15 femmes primées depuis la création du prix Goncourt… Le manque de parité homme-femme serait un phénomène sociétal et pas uniquement économique et le monde de l’art n’y ferait pas exception.

Pour autant, est-ce que l’instauration de quotas, solution adoptée en politique et dans le monde économique, servirait à quelque chose ? J’en doute fort… car, à mon sens, au-delà de la question subalterne des quotas, c’est l’intégralité du système de jugement sur ce qu’est une bonne BD, ou une belle œuvre plus généralement parlant, qui doit être repensé pour pouvoir réellement faire place à la création par des femmes en BD.

Hannah Arendt, Kant et le jugement

Repartons, pour cela, des réflexions d’Hannah Arendt, qui, à défaut d’un travail sur la place des femmes dans la société, a réfléchi sur le jugement politique. (À ce sujet, je conseille le chapitre que Geneviève Fraisse, philosophe du genre, consacre à H. Arendt et S. Weil et leur « choix du neutre ».) Je passe volontairement la présentation des philosophies à l’origine de la réflexion d’Arendt : Kant et sa « critique de la faculté de juger ». Tout au plus doit-on remarquer que la réflexion de Kant porte sur ce qui est considéré comme le beau contestable par personne, le beau universel, et je note la similitude, fortuite, avec notre sujet : déterminer ce qu’est une belle et bonne BD.

Arendt souligne que le jugement est un acte de communication politique. Sans communication entre les individus qui sont en droit de juger, pas d’universalité. Ce fondement de l’approche du jugement d’Arendt nous ouvre les portes sur trois réflexions : est-ce que le jury du festival d’Angoulême de BD est bien habilité à porter un jugement, comment s’opère le jugement de chacun de ses membres et, enfin, comment s’opère l’acte de communication entre ces membres pour pouvoir dire qu’aucune BD publiée en 2014 et dessinée par une femme n’est digne d’être considérée comme bonne.

Mais… qui juge ?

L’acte de communication doit faire intervenir toutes les composantes du monde politique, autrement dit, composer un jury varié, représentatif de la diversité du monde : tous les points de vue doivent converger vers le vrai. Si une seule minorité ou une seule composante de la population détermine ce qui est vrai, il y aura toujours le doute sur ce que pensent les autres composantes… En relisant les compositions du jury du festival d’Angoulême, je ne suis pas certaine que toutes les composantes du monde « politique » de la BD soient représentées.

Il est vrai que le festival propose une multitude de prix, mais le « grand » jury, si je puis m’exprimer ainsi, rassemble des scénaristes, des dessinateurs, mais peu de coloristes… et surtout pas de femmes. Est-ce important ? Peut-être si on considère que le « bon goût » est genré… En tant qu’enseignante qui soumet des BD que je qualifie de pédagogiques à mes étudiants, j’ai pu constater que les goûts diffèrent selon les âges mais aussi les formations. Or, comme chacun sait, hommes et femmes choisissent encore librement des formations différentes. L’existence d’un goût « genré » ne me surprendrait donc pas.

Jugements d’acteurs et de spectateurs

Second angle de réflexion sur la qualité du jury pour bien juger : la participation de « spectateurs » et l’effacement des acteurs dans l’acte de jugement. Pour Arendt, impossible de dire ce qui est bon et vrai lorsque l’on est acteur : il y a trop d’émotion, trop peu de prise de recul, trop d’implication, certains diraient trop d’enjeux personnels et trop peu d’intérêt général. Sur cet aspect, je constate la présence de spectateurs, Laurent Binet, par exemple, mais aussi de beaucoup d’acteurs – spectateurs : Antonin Baudry, en tant que président est certes un spécialiste du monde de la culture, mais, depuis qu’il est devenu scénariste avec l’excellent Quai d’Orsay, d’ailleurs primé au festival, ne devient-il pas trop acteur ?

Comment imaginer alors que ce que va sélectionner ce jury est bel et bien « bon » ? Tout au mieux, pourra-t-il dire que le monde de la BD considère que cette BD est bonne. On est plus alors dans la logique de l’adoubement de l’œuvre réalisée par le chevalier artiste que dans l’identification de la direction artistique vraie et bonne.

Comment s’opère le jugement ?

Troisième et dernier point de la réflexion, comment chaque membre du jury fabrique-t-il son jugement ? Comment s’opère l’acte de communication devant aboutir au jugement « final » ? Sur un plan individuel, impossible d’imaginer que chaque individu juge en faisant fi de son expérience passée, à la fois de lecteur de BD, d’artiste, de jugements antérieurs… Si cet individu a été plongé dans un monde d’auteurs masculins, avec des goûts masculins, délicat pour lui d’imaginer qu’un goût « féminin » sera considéré comme bon.

Pour ce qui est de l’acte de communication entre l’ensemble de ces membres, ce dernier me semble trop peu transparent pour être jugé. Arendt ne pense pas les effets de leadership et de jeux de pouvoir entre les spectateurs juges. Cela ne signifie pas qu’ils n’existent pas… Intégrer un représentant capable d’émettre un jugement positif sur un travail féminin ne signifie pas communication et discussion sur ce goût.

Ici résident donc, à mon sens, les deux pistes pour résoudre le conflit sur la représentativité des femmes dans le monde de la BD : sur ce point, les organisateurs du festival ont raison : les quotas ne permettront à une femme auteur d’être primée. L’intégration de spectateurs représentatifs de la variété des goûts et un mode de communication évitant les jeux de pouvoir sont les seuls garants pour permettre aux femmes auteurs de voir leurs travaux jugés, à condition que la volonté politique sur le sujet soit réelle.

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