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La politique de l’Histoire

Cinquantenaire du cessez le feu, le 19 mars 2012, à la Nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette. Daniel Villafruela/Wikimedias, CC BY-SA

L’acteur politique n’aime pas toujours le savant. C’est en l’occurrence un vieux débat, qui connaît dans la culture française une saveur particulière et des manifestations contrastées qui ont fait notre actualité récente. Certains, à l’instar de Nicolas Sarkozy à propos de l’Algérie, se plaisent à réinterpréter l’Histoire pour mieux l’introduire dans leur sphère et la rendre conforme à leur imaginaire politique. Peut-être est-ce là un effet de notre vieille tradition étatique qui confère au politique un pouvoir d’arbitrage dans la définition du passé dont nous héritons.

Plus grave encore, une sorte de police de la pensée, par trop manifeste, conduit certains autres, comme Manuel Valls, à mettre le savant sous le boisseau en lui interdisant d’expliquer sous prétexte que la démarche scientifique peut conduire à l’excuse : deux ingérences qui interpellent la sociologie de la connaissance.

Flatter les énoncés politiques

Même pavé des meilleures intentions, le jeu est risqué : perdre le fil de l’explication pour préférer flatter les énoncés politiques même conçus comme les plus nobles a quelque chose de dangereux, peut-être de mortel. Le médecin n’est pas là pour dire ce que le malade veut entendre mais pour soigner et réduire, voire supprimer le mal. La lassitude de l’un devant la volonté d’expliquer la violence terroriste rejoint la polémique ouverte par l’autre sur la commémoration, le 19 mars, du cessez-le-feu en Algérie ; elles sont en fait de la même abstraction : la volonté que le désir de vérité ne croise pas les chemins du politique ou alors au moins qu’elle leur cède le passage…

Il est périlleux de faire de la mémoire une marchandise électorale : on ne réécrira pas l’histoire de la guerre d’Algérie en en dosant les épisodes en fonction de l’électorat qu’on veut séduire. Cette volonté persistante de soumettre l’Histoire aux besoins de l’énonciation politique a quelque chose de profondément malsain et de réellement nocif. Des régimes totalitaires jusqu’aux égarements de la démocratie, on a sans cesse cherché à retailler l’histoire pour la reconcevoir en fonction des circonstances que l’on cherche à favoriser.

Évidemment, dans le cas de la guerre d’Algérie, le sujet est particulièrement sensible : l’une des faiblesses de la société française tient sûrement à son incapacité durable d’avoir une lecture sinon objective du moins apaisée d’une séquence vieille de plus d’un demi-siècle.

Repartir dans le mauvais sens

Or le simple fait de ne pas admettre la date du cessez-le-feu comme moment de sortie d’une crise qui s’est révélée coûteuse en vies et en réputation internationale est déjà alarmant. Faire de la cessation des combats un moment de souffrance, voire de trahison, est une façon de nier l’Histoire et de ne pas savoir la regarder en face, c’est une manière de croire que d’autres sorties eussent été possibles et donc de nier l’incompatibilité de notre temps avec la pratique coloniale. C’est chercher dramatiquement à avoir raison contre l’évidence et à préférer les torts qui rassurent à la raison critique.

Le président de la République a fait un choix heureux en renouant avec la sobriété de l’Histoire juste, celle qui est audible partout dans le monde, même chez ceux que certains tenaient jadis pour nos ennemis. En lui opposant une histoire postcoloniale, Nicolas Sarkozy prend le risque de faire repartir dans le mauvais sens une séquence historique qu’on pouvait croire close.

Le président François Hollande et le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, le 19 mars dernier à Paris. Christophe Petit Tesson/POOL/AFP

A l’imaginaire périlleux des uns s’ajoute l’aveuglement dangereux des autres. Se gausser de l’œuvre d’explication qu’on tente de tisser sur les sentiers effroyables de la violence terroriste revient finalement à accepter une fatalité : ce qui n’est pas expliqué ne trouve plus d’obstacle sur son chemin, sinon l’incantation et la violence réactive. L’exécutant d’un crime n’a jamais de circonstances atténuantes : expliquer celui-ci n’est donc pas l’excuser. Refuser, en revanche, de voir d’où vient le crime revient à prendre le risque de le perpétuer. Voilà qui est, pour le coup, inexcusable.

Peut-être aurait-on été bien inspiré, du temps de la colonisation, notamment à la fin, lorsqu’elle devenait explosive, d’écouter ceux qui, depuis l’anthropologie ou l’histoire, en dénonçaient l’absurdité et les outrances, et cherchaient alors à expliquer l’absurde. Ceux-là étaient accusés, par les uns, de « s’autoflageller » et, par les autres, d’être d’inadmissibles machines à excuser le terrorisme…

Que de temps, de vies et de réputations ces slogans politiques du prêt-à-porter de la pensée nous ont valus !

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