La présidentielle 2017 face à la nébuleuse des abstentionnistes

À Lyon, le 11 avril dernier. Jean-Philippe Ksiazek/AFP

L’élection présidentielle est demeurée, jusqu’à aujourd’hui, une élection très mobilisatrice. La seule réellement capable de faire se déplacer massivement les citoyens en ramenant aux urnes une partie des abstentionnistes des autres scrutins.

Ainsi, en vingt ans, l’abstention aux législatives a doublé et chaque nouveau scrutin enregistre un nouveau record historique. En tenant compte des non-inscrits, c’est nettement moins d’un citoyen sur deux qui prend part, désormais, au choix de son député. Moins d’un citoyen sur trois participe, par ailleurs, aux européennes, aux régionales, aux départementales. Et l’élection municipale, malgré la toujours grande popularité des maires dans les enquêtes, n’échappe pas à cette démobilisation : elle a perdu 15 points de participation en 15 ans, même si la plus forte résistance des petites communes dissimule l’ampleur de la désaffection enregistrée dans les grandes villes.

Dans ce contexte, la présidentielle, qui démontre sa capacité à continuer de faire voter plus de 8 citoyens inscrits sur 10, fait véritablement exception. Certes, à deux reprises sous la Ve République, l’abstention y a été inhabituellement forte, autour de 30 % : lors du deuxième tour de 1969, qui se jouait sans candidat de la gauche (31 % d’abstention). Et lors du premier tour de 2002 (28 % d’abstention) mis en scène dans les médias comme un duel devant inéluctablement déboucher sur un second tour opposant le Président au premier ministre sortants, Jacques Chirac et Lionel Jospin. Mais depuis ce 21 avril, le taux d’abstention a toujours été relativement contenu : 20,3 % pour le second tour de 2002, 16 % pour les deux tours de 2007, 20 % environ pour les deux tours de 2012.

Intermittence électorale et déterminants sociaux

Les analyses menées, notamment par l’Insee, à partir du croisement des listes d’émargement et de données d’ordre sociodémographiques, apportent deux éléments importants de compréhension des logiques qui façonnent cette abstention contemporaine.

D’une part, les approches longitudinales montrent que l’abstention constante n’affecte pas plus de 10 % des inscrits lors d’une séquence électorale qui intègre un scrutin présidentiel. C’est, en effet, l’intermittence électorale qui est la norme, et non le comportement de rupture définitive avec le vote. Les mêmes citoyens qui s’abstiennent de plus en plus aux élections intermédiaires ont continué malgré tout, jusqu’à présent, de participer massivement à l’élection présidentielle.

D’autre part, les études montrent que les déterminants sociaux traditionnels de l’abstention restent très forts : ce sont toujours les mêmes catégories sociodémographiques qui enregistrent les taux d’abstention les plus élevés – les plus jeunes, les moins diplômés, les plus fragiles économiquement et les plus isolés –, étant entendu que les inégalités électorales ainsi mises en évidence varient avec le niveau d’abstention. Elles sont très marquées quand l’abstention est élevée – par exemple aux municipales et aux législatives – et plus atténuées quand l’abstention est faible – par exemple à la présidentielle.

Ces deux caractéristiques de l’abstention doivent aider à identifier les enjeux de la participation à la présidentielle de 2017, en prenant appui sur les indicateurs dont nous disposons à ce jour pour dessiner l’espace des possibles.

Des non-inscrits plus nombreux

Les données publiées par l’Insee sur l’inscription électorale en 2016 alimentent l’hypothèse d’un scrutin qui, dès sa première phase, n’a pas été très mobilisateur : les chiffres de l’inscription volontaire sont en retrait par rapport à ceux de la présidentielle précédente, a fortiori par rapport à ceux de 2007 : ainsi le « taux de sortie » de la non-inscription n’est-il que de 12,4 % en 2017 contre 15,6 % en 2012 et, plus encore, 18,7 % en 2007.

Cette moindre mobilisation pour l’inscription affecte en priorité les populations fragiles et isolées : ce taux de sortie n’est que de 11 % parmi les membres de familles monoparentales en 2017 contre 15 % en 2012 et 21 % en 2007. Il ne concerne que 11 % des ouvriers contre 14 et 17 % lors des deux précédentes présidentielles. Les cadres supérieurs présentent, quant à eux, toujours deux fois plus de chances que les ouvriers de suivre cette trajectoire d’intégration politique. Mais comme les autres catégories, ils se sont moins inscrits pour cette présidentielle : 28 % de taux de sortie de la non-inscription cette année contre 33 % en 2012 comme en 2007.

La proportion de non-inscrits est beaucoup plus importante en 2017 qu’en 2012, année de l’élection de François Hollande (en visite dans le centre de la France, le 18 avril 2017). Philippe Desmazes/AFP

Non seulement, in fine, la proportion de non-inscrits est plus élevée pour cette présidentielle que lors des scrutins précédents, mais le taux de réinscription après déménagement ayant lui aussi diminué, la proportion de mal-inscrits risque également d’être encore plus importante. Aux 6 millions de non-inscrits qui ne seront pas cette année en mesure d’exercer leur citoyenneté électorale, il faut sans doute ajouter environ 7 millions de personnes inscrites dans une autre commune que celle où elles résident. Or on a établi récemment qu’elles s’abstiennent trois fois plus que celles inscrites à côté de chez elles : 28 % d’abstention constante pour les quatre tours de 2012 (présidentielle et législatives) chez les mal-inscrits contre moins de 10 % chez les bien-inscrits.

L’hypothèse de l’abstention-sanction

Une fois évaluée l’ampleur possible du non-vote imputable à la procédure d’inscription, comment rendre compte du surplus dessiné par nombre de sondages effectués entre février et avril 2017, qui alimentent l’hypothèse d’un niveau d’abstention historiquement élevé, du même ordre que celui enregistré en 1969 et 2002 (autour de 30 %) et qui marquerait dans tous les cas une hausse d’au moins 10 points par rapport à la norme d’une élection présidentielle ?

La plupart des commentateurs avancent la thèse d’un bouleversement des comportements : une partie des électeurs, jusque-là votant, feraient le choix à l’occasion de cette présidentielle de ne pas se rendre aux urnes et pratiqueraient ainsi une forme d’« abstention-sanction » porteuse d’une mise en cause de l’offre politique et, plus largement, de notre système politique.

Avant d’évaluer le degré de réalisme de cette hypothèse, sans doute convient-il de rappeler que les chiffres records d’abstention diffusés dans les médias doivent beaucoup, d’une part, à la conjoncture particulière dans laquelle les enquêtes ont été réalisées et, d’autre part, aux critères retenus pour construire la catégorie des « abstentionnistes ». Cela explique qu’ils varient autant : de 24 à 40 % d’abstention en fonction des moments et des instituts de sondage !

Fragilité des déclarations d’intentions de participer

il est certes hasardeux d’anticiper sur le niveau de participation à un tel scrutin. Le propre d’une campagne présidentielle est en effet de pouvoir monter en intensité jusqu’au jour J – notamment du fait des mécanismes d’entraînement à la participation au sein des familles, des groupes d’amis, entre collègues, mais aussi du fait des stratégies et dispositifs de campagne des candidats et de la dramatisation croissante des enjeux opérés par les médias.

D’autant plus que les sondages, et c’est le second point, ne sont pas des outils très adaptés à la mesure de l’abstention. Les échantillons comportent toujours beaucoup trop de votants et les déclarations d’intention de participer sont encore plus fragiles que les déclarations d’intentions de vote. L’expérience montre qu’il ne suffit pas de demander aux électeurs potentiels s’ils iront voter pour mesurer le niveau d’abstention à venir.

Le 17 avril 2017, lors du meeting à Bercy d’Emmanuel Macron. Geoffroy Van Der Hasselt/AFP

Les « abstentionnistes » des sondages ne sont d’ailleurs pas des citoyens qui se déclarent en tant que tels, mais – le plus souvent – l’agrégat de ceux qui ne se disent pas certains d’aller voter au moment où ils sont interrogés.

Autant dire qu’il est difficile, en réalité, de faire des pronostics sur le taux d’abstention de dimanche prochain. Atteindra-t-il 20 %, 25 %, 30 %, 35 % ou plus encore ? Nous ne le saurons… que le jour du scrutin.

Le risque d’une explosion des inégalités électorales

En revanche, il est d’ores et déjà possible d’anticiper ce que seraient les effets sociologiques d’une abstention élevée. Car les chances que les citoyens se rendent finalement aux urnes diffèrent largement et ne sont pas uniquement dépendantes de l’offre électorale mais bien tout autant de leur âge, de leur niveau de diplôme, de l’environnement professionnel dans lequel ils évoluent, de leur aisance économique, de la composition de leur ménage.

En 2012, les ouvriers non qualifiés se sont déjà abstenus deux fois plus que les ouvriers qualifiés ; et les ouvriers dans leur globalité deux fois plus que les cadres supérieurs. Les moins diplômés se sont abstenus trois fois plus que les plus diplômés. La participation des 18-25 ans a été de 10 points inférieure à celle des 50-64 ans. Et dès que l’abstention progresse, ces écarts s’accentuent considérablement. Ainsi deux mois plus tard, aux législatives, l’écart de participation entre les 18-25 ans et les 50-64 ans atteignait-il 30 points.

Il en résulte que si l’abstention devait approcher, voire dépasser les 30 % au premier tour de la présidentielle, les inégalités de participation électorale, habituellement réduites pour ce scrutin, retrouveraient sans doute un niveau équivalent à celui qui est devenu le leur dans le cadre des élections intermédiaires.

L’impact des affaires et du brouillage gauche-droite

Du côté des facteurs politiques, il est clair que la présidentielle de 2017 ne favorise pas la cristallisation des choix. Le niveau d’incertitude enregistré dans l’électorat potentiel déclaré des principaux candidats à encore une semaine du scrutin est inédit dans son ampleur, et alimente évidemment l’hypothèse de citoyens déboussolés qui pourraient ne pas se déplacer, faute de trouver une offre accordée à leur voix ou même un repère un peu stable pour opérer leur choix.

La première place prise par les affaires questionnant la probité de certains candidats officiels ne fait probablement que renforcer le sentiment déjà très partagé d’un monde politique replié sur lui-même, peu préoccupé des difficultés que les citoyens ordinaires rencontrent au quotidien, et qui s’exonère du respect des règles communes. En alimentant un climat délétère, ces affaires accroissent sans doute le risque d’abstention, mais pas forcément avant tout ou seulement au sein de l’électorat des personnalités les plus fréquemment mises en cause.

François Fillon (ici le 17 avril à Nice), potentiellement moins touché par le risque d’abstention. Valery Hache/AFP

La sur-représentation des jeunes retraités dans son électorat – catégorie d’âge qui vote de manière (quasi)systématique – prémunit certainement François Fillon d’un vrai risque d’abstention (mais pas d’un risque de fuite d’une partie de ses électeurs potentiels vers Marine Le Pen, Emmanuel Macron ou vers le vote blanc). En revanche, les soupçons qui affectent l’ensemble des prétendants aux charges électives – « ils sont tous pareils, les autres n’ont juste pas encore été pris » – pourraient bien gêner la mobilisation des votants les moins captifs, c’est-à-dire, en premier lieu, des jeunes – quelle que soit leur orientation électorale – des catégories les plus populaires et des moins diplômés.

N’oublions pas non plus que le surplus de participation enregistré jusque-là pour la présidentielle est largement dû à la mobilisation des citoyens les plus éloignés de la politique institutionnelle qui peuvent voter par devoir, par habitude, sous l’effet de la pression sociale, par conformisme, mais ne sont pas forcément mus par une forte conviction ou un grand intérêt pour la politique et ces enjeux. Pour nombre d’entre eux, le clivage gauche-droite notamment fonctionne encore comme un cadre organisant une compréhension a minima des candidatures. Le brouillage de ces repères, en rendant le vote plus complexe et coûteux, peut aussi décourager la participation.

Le mythe des abstentionnistes passionnés

Ces facteurs politiques suffisent-ils vraiment à faire de l’abstention une nouvelle modalité d’expression porteuse de « messages », comme on l’entend dire depuis quelques semaines sur les ondes, les réseaux sociaux et les plateaux de télévision ? Évidemment, non. Indifférence, désenchantement, scepticisme constituent depuis plusieurs années maintenant des ingrédients constitutifs du rapport au politique de nombre de citoyens qui, dans leur très grande majorité, ont pourtant continué de voter, au moins pour la présidentielle. Votants désabusés, ils ne se muent pas en abstentionnistes passionnés à l’occasion des scrutins intermédiaires.

Les abstentionnistes composent, de fait, un conglomérat particulièrement hétérogène au sein duquel cohabitent des citoyens très politisés et des individus que la politique laisse totalement indifférents. Il n’en reste pas moins que si l’abstention devait progresser sensiblement dimanche prochain, elle resterait probablement alimentée majoritairement par les segments les moins politisés de la population – jeunes, ouvriers, non-diplômés, etc. – que le contexte particulier de ce scrutin pourrait faire basculer dans une sorte d’exit électoral.

Ne voir alors que la dimension « politique » de l’abstention et l’interpréter comme une modalité d’expression équivalente au vote reviendrait à occulter ce constat pourtant fondamental : notre ordre démocratique repose sur des inégalités de politisation et de participation politique croissantes qui ne sont pas moins préoccupantes que les inégalités sociales ou économiques dont elles favorisent d’ailleurs la reproduction.


Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen ont co-signé La démocratie de l’abstention (Folio Actuel).