La richesse des fêlures

L'art japonais du « kintsugi » consiste à sublimer les failles. Howard Freeman/Flickr, CC BY

Elle s’appelle Janick Leclair. Elle a 38 ans, diplômée d’un Capes de lettres modernes. Elle décroche un poste de professeur de français en septembre 2016 mais voit son rêve brisé « par un coup de fil du médecin de prévention de rectorat qui (…) la déclare finalement inapte pour état de santé incompatible à la fonction d’enseignant ». Janick est sourde.

Il s’appelle Célestin Freinet. Il a 24 ans quand il est nommé instituteur adjoint à l’école du Bar-sur-loup, en 1920. Pourtant, quelques années auparavant, il est grièvement blessé durant l’offensive du Chemin des Dames, frappé en plein poumon par une balle qui lui laisse des séquelles toute sa vie durant. Il est ainsi « affaibli, essoufflé, incapable de parler en classe plus de quelques minutes », ses faibles « possibilités physiologiques » le rendant inapte à utiliser la puissance de sa voix pour maintenir l’ordre et l’attention de son jeune public. Il se résout « comme un noyé qui ne veut pas sombrer », à trouver « un moyen de surnager ». De là sont nées les principes qui animent la pédagogie qui porte son nom.

Célestin Freinet en 1960. Engeel/Wikimedia, CC BY

Près d’un siècle sépare Janick de Célestin, un siècle si grandement perturbé de conflits sanglants, de révolutions technologiques bouleversantes et de crises économiques retentissantes que toute comparaison entre eux paraît absurde, stupide. Et si nous gardions à l’esprit ces deux passionnés de pédagogie, pour suivre un troisième personnage…

Elle s’appelle Fanny Beaumont. Elle a 28 ans et, parallèlement à son emploi de commerciale dans la téléphonie, exerce sa passion du chant dans les pianos-bars et cabarets parisiens. Elle auditionne pour The Voice et affiche une prestation sans faille retransmise le samedi 18 février 2017 au soir. Pourtant, malgré la qualité de sa prestation, aucun fauteuil ne se retourne.

Florent Pagny : C’est compliqué quand il y a tout comme ça, et en même temps, y a pas de faille, c’est juste, c’est en place, c’est beau, c’est propre…

Mika : Tu sais quoi, y avait pas de faille… mais tu as entièrement raison, les failles, c’est là où (joignant le tranchant de ces mains) passe la lumière et la lumière ne passait pas.

Florent Pagny : Mais en même temps, voilà, c’est une vraie artiste, c’est une vraie chanteuse, et à la fin, ça finit par te rester dans la tête, par te poser des questions toi-même en faisant, ben on va chercher des trucs qui sont moins bien peut-être, ou moins performant pour peut-être arriver à (montrant par mouvement des mains une sorte de saut, de progression) surprendre, à s’amuser, à se faire plaisir.

Une lumière qui passait par là

Ce rayon de lumière qui passe par une faille, nous le trouvons également sous une forme à peine différente dans la leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité, petit texte magistral rédigé pour l’occasion par François Jullien et prononcé le 8 décembre 2011. Il y explique notamment que « l’idéogramme qui dit l’« entre » (jian) 間 est figuré par les deux battants de la porte 門, entre lesquels se glisse un rayon de lune 月 venant éclairer ».

Or, cette belle image alimente une profonde réflexion essentiellement fondée sur ce mot auquel nous accordons si peu d’importance : l’entre. Nous avons retenu des réflexions de François Jullien l’idée que, nous Occidentaux, sommes immergés dans une pensée de la différence, une pensée qui résiste difficilement à l’envie de saisir le monde à partir d’un ensemble de normes qui hiérarchisent chaque chose du monde. Si je compare la taille d’autrui à la mienne, je vais affubler la mesure d’un signe, positif si cette taille est supérieure à la mienne, négatif dans le cas contraire. Et l’histoire de Janick nous fait comprendre qu’il existe une norme de santé d’un enseignant à partir de laquelle chaque professeur est comparé, et dont le seuil détermine l’aptitude du candidat.

Une pensée de l’entre suppose au contraire de remplacer la différence par l’écart. En effet, l’écart entre ma taille de celle d’autrui m’offre une mesure sans signe positif ou négatif. De même, l’écart entre deux cultures n’offre à aucune d’entre elles une quelconque supériorité, mais bien plutôt un espace potentiellement riche de nouvelles ressources. Pour reprendre les mots de François Jullien : « La culture française, est-ce La Fontaine ou Rimbaud ? C’est autant l’un que l’autre, c’est l’écart entre les deux. C’est cette tension entre les deux qui est féconde et fait ressource ».

Pour Jullien, donc, l’écart « s’explore et s’exploite ». Il offre cet espace à partir duquel de l’« entre » surgit, porteur de ressources de création. Alors certes, son raisonnement s’applique aux cultures comme sources de production de ressources communes. Mais cette notion nous semble très éclairante par rapport aux histoires citées plus haut.

Créer dans l’écart

Janick Leclair subit de plein fouet une pensée de la différence qui classe dans le même temps qu’elle hiérarchise. Michel Foucault affirmait en 1979 dans Naissance de la biopolitique, « qu’après tout, la devise du libéralisme, c’est “vivre dangereusement” ». Or, le danger est concomitant d’une culture du risque et les normes font partie des dispositifs qui nous en prémunissent. L’évaluation de l’aptitude à la santé des enseignants joue un indispensable rôle pour encadrer socialement les risques relatifs à l’incapacité supposée de certaines personnes à assumer leur rôle de pédagogue. Mais dans le même temps, en hiérarchisant un handicap, elle compromet fortement la découverte d’un « nouveau » Freinet.

Quelles conditions ont favorisé le destin d’enseignant de Célestin ? Un après-guerre désastreux du point de vue démographique ; un accompagnement réussi au retour à la vie civile ; une blessure peu visible ayant échappé à la surveillance d’un quelconque comité… Peu importe, au fond, ce qui a mené à la nomination de Freinet comme professeur assistant. L’essentiel tient dans le fait que ce qui, en termes de différence, relevait d’une faiblesse (un jeune professeur souffreteux à la voix faible et au souffle court) a ouvert un « entre » productif entre Freinet et ses élèves. Ce souffle qui empêche le professeur de trop dire trop fort a laissé plus de place, plus d’espace pour qu’une interaction nouvelle puisse s’instaurer entre maître et élève.

La remarque de Florent Pagny correspond à celle d’un coach qui se projette dans l’accompagnement d’un candidat, en fonction d’une trajectoire de développement. Ses propos – bien qu’on le sente gêné – résonnent en tout point avec la perspective de François Jullien. Il recherche une faille, une brèche qui certes, dénote une fragilité et, comme il le dit du bout des lèvres, renvoie à une prestation « moins bien, moins performante peut-être ». Mais cet interstice connote également une ouverture, à partir de laquelle il imagine tirer des ressources propices à la surprise et au plaisir.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Cette citation d’Antonio Gramsci offre à son auteur une renommée posthume qu’il n’imaginait probablement pas (ne serait-ce que tout récemment placé en exergue du dernier ouvrage de Pascal Lamy et Nicole Gnesotto). Mais plutôt que des monstres, nous préférons voir dans les « entres », les interstices, des espaces qui, si tant est qu’on veuille bien leur accorder de la valeur, recèlent des ressources insoupçonnées capables d’alimenter tout acte de création.

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