La Roumanie, le pays où le peuple est plus pro-européen que ses élites

Dans les rues de Bucarest, le 3 mars 2019. Daniel Mihailescu / AFP

Selon l’Eurobaromètre de 2018,

50 % des Roumains ont une image positive de l’Union européenne, 33 % une image neutre et 15 % une image très négative. Les Roumains sont pro-européens alors que les élites politiques promeuvent un discours de plus en plus nationaliste et anti-UE.

Toujours aussi pro-européens

Il fut un temps où la Roumanie était le pays où les élites et les citoyens étaient parmi les plus favorables au projet d’intégration européenne. Le soutien à l’Europe était si élevé qu’il était souvent interprété avec ironie dans les anciens États membres, confrontés eux à des formes de résistance à l’Europe des plus variées. Alors qu’à l’Ouest, on déplorait l’évolution d’un projet politique « pour les peuples, sans les peuples », pour les Européens de l’Est l’adhésion était une source d’espoir pour un avenir économique, politique et social meilleur.

Depuis 2007, date de l’adhésion de leur pays à l’UE, les Roumains sont restés toujours aussi pro-européens. Leur confiance dans l’Union demeure plus élevée que celle dans leurs institutions nationales. Même imparfaite et sans finalité (certaine), l’intégration européenne est le seul projet – économique, politique et social – qui leur a été proposé depuis la chute du communisme.

En 1989, le régime politique roumain a dû être réinventé. Contrairement aux Français ou aux Danois, les Roumains n’ont jamais perçu l’UE comme une menace envers leur modèle économique et social. Au contraire, ce peuple habitué à se serrer la ceinture pendant les années noires du communisme a accepté les coûts économiques et sociaux de la transition vers l’économie de marché pour que le pays devienne membre de l’Union.

Climat politique toxique

Aujourd’hui, l’appartenance à l’UE est devenue réalité. Les Roumains voyagent, étudient, travaillent ou vivent dans d’autres États membres. D’après des statistiques souvent évoquées, leur nombre serait de 3,5 millions à travers l’Union. Mais si en termes de libre circulation les bénéfices de l’adhésion sont concrets, le pays n’a pas connu les évolutions politiques, économiques et sociales espérées.

Travailler à l’étranger pour nourrir une famille en Roumanie reste un modèle largement répandu. Le nombre d’enfants dont un ou les deux parents travaillent à l’étranger est en constante augmentation. Les Roumains cherchent ailleurs ce qu’ils ne peuvent pas trouver chez eux : des systèmes d’enseignement et de santé de qualité et des conditions de vie décentes.

Parmi eux, certains quittent le pays pour bénéficier de conditions de travail meilleures. C’est le cas des médecins. D’après des statistiques de la Banque mondiale, 26 % des médecins roumains travaillaient à l’étranger en 2013, soit un médecin sur quatre. D’autres ont quitté le pays en raison du climat politique, devenu toxique. C’est le cas des jeunes qui étudient à l’étranger. Le contexte politique et la non-reconnaissance des diplômes semblent être parmi les principaux obstacles à leur retour dans le pays.

Gouverné en alternance par le Parti social-démocrate (qui a hérité des structures de l’ancien Parti communiste) et par une série de partis de droite en coalition, la Roumanie se trouve dans une situation paradoxale. Le pays enregistre une forme de croissance économique, mais la situation sociale s’aggrave, l’enseignement est régulièrement bousculé par des réformes irréfléchies et largement contestées, le système médical se dégrade.

Alors que les indicateurs de croissance économique progressent et que le taux de chômage plafonne à 3,9 % des actifs, un tiers de la population était menacée de pauvreté ou d’exclusion sociale en 2017.

Le 15 mars 2019, dans le centre de Bucarest : des étudiants manifestent symboliquement leur solidarité avec un entrepreneur qui a construit un tronçon d’autoroute. Daniel Mihailescu/AFP

Bien que le pays ait pu bénéficier des fonds européens de toutes sortes, la Roumanie reste parmi les seuls États membres sans autoroute. La pauvreté règne un peu partout. Même dans les grandes villes, les centres ultramodernes sont entourés par des périphéries miséreuses, sombre illustration de nombreux problèmes sociaux non réglés depuis des décennies.

Conséquence, les Roumains quittent le pays. Massivement. La diaspora n’a pas hésité à manifester à Bucarest, en août 2018, contre la corruption et les politiques du gouvernement social-démocrate. Il n’y a pas de manifestation à Bucarest ou dans les autres villes sans arborer un grand drapeau de l’UE, symbole de leur attachement à l’Union.

Critiquer l’UE, une pratique quotidienne pour le gouvernement

Les citoyens sont majoritairement pro-européens, mais ils sont de plus en plus exposés à un discours politique et médiatique qui dépasse la simple définition de l’euroscepticisme. Le gouvernement social-démocrate au pouvoir à Bucarest a embrassé un discours de plus en plus nationaliste. Critiquer l’UE et la Commission est devenue une pratique quotidienne dans les allées du pouvoir.

Rassemblement de militants pro-européens, le 10 janvier 2019, dans le centre de la capitale. Daniel Mihailescu/AFP

Pour un gouvernement qui, depuis son arrivée aux affaires en 2017, cherche à modifier les lois de la justice afin de dépénaliser certains faits de corruption et de blanchir le casier judiciaire de son leader Liviu Dragnea, la Commission européenne est devenue gênante.

Invoquant la légitimité démocratique, les autorités dénoncent l’intrusion de l’UE dans des domaines qui sont, de fait, au cœur de la souveraineté nationale. Le gouvernement cherche à adopter des lois qui entravent la lutte contre la corruption et qui subordonnent les magistrats au pouvoir politique et ce, à l’encontre des avis négatifs émanant des institutions comme la Commission de Venise du Conseil de l’Europe et d’autres organisations.

Sans l’Europe, point d’avenir

L’opposition à ces mesures est forte en Roumanie. Depuis plusieurs semaines, les magistrats sont en grève. Les universités et les facultés de droit de Iasi et de Bucarest dénoncent les mesures du gouvernement dans le domaine de la justice. Dans la capitale, les gens manifestent encore et toujours devant le siège du gouvernement. Mais celui-ci est déterminé. Sans qu’il n’y ait la moindre urgence, il adopte des ordonnances régulièrement, sans consultation, sans transparence, sans respecter le principe de coopération loyale entre institutions.

Un « RomExit » n’est pas à l’ordre du jour. Mais les membres du gouvernement soulignent la nécessité de revoir les conditions du maintien du pays dans l’UE. Bruxelles est le bouc émissaire pour tous les problèmes que les gouvernements de gauche ou de droite n’ont pas su résoudre ni avant ni après l’adhésion.

Alors que les élites politiques roumaines au pouvoir contribuent à la propagation d’un discours nationaliste et anti-UE, la société – bien qu’exposée à des médias proches du pouvoir – arbore des attitudes beaucoup plus nuancées. L’Europe est imparfaite. Mais l’avenir du pays n’est pas imaginé en dehors de l’UE.

Malgré un contexte politique toxique et un discours politique nationaliste et anti-UE grandissant, les Roumains restent ainsi majoritairement (65 %) très optimistes concernant l’avenir de l’UE.