La tuerie de Toronto, sombre hommage à un autre crime misogyne

Les habitants de Toronto rendent hommage aux victimes de l'attaque à la voiture-bêlier survenue lundi 23 avril. Geoff Robins/AFP

Comme tous les Canadiens, j’ai été horrifié de découvrir l’attaque au véhicule-bélier qui a eu lieu dans la célèbre rue Yonge de Toronto il y a quelques jours. Et la première question que je me suis posé à propos de cet événement tragique, c’est : pourquoi ?

Or, il se trouve que cette attaque est potentiellement la réplique troublante d’un massacre similaire qui visait essentiellement des femmes et des hommes à la sexualité épanouie à Isla Vista (Californie), en mai 2014.

Facebook a authentifié la dernière déclaration du meurtrier avant l’attaque, confirmant qu’il s’agissait bien d’un hommage à Elliot Rodger. Or, Rodger avait lui aussi mis en ligne son manifeste, dans lequel il déplorait son célibat involontaire, avant sa fusillade d’Isla Vista qui a fait six victimes.

J’évoque le cas de Rodger ainsi que celui, plus ancien et moins connu, de George Soldini (auteur de la tuerie de Collier Township, dans une salle de sport, en 2009) dans mon livre, Murder in Plain English, soulignant tous les signes avant-coureurs qui n’ont pas été repérés avant ces crimes.

Le shérif de Santa Barbara passe devant un panneau qui montre les photos du tueur présumé, Elliot Rodger, et des armes qu’il utilisa en mai 2014 dans la tuerie qui fit six victimes. Jae C. Hong/AP

Par un retournement de situation particulièrement malsain, il semble que Rodger soit devenu une sorte de martyr pour ceux qui se réclament de la sous-culture misogyne « Incel » (l’abréviation de « involuntary celibate », « célibat involontaire »). Il s’était donné la mort par balle dans sa BMW après avoir heurté une voiture en stationnement au cours de son carnage.

L’affaire de Toronto, comme on le sait, a connu une autre issue. Le policier Ken Lam a arrêté le suspect de l’attaque en gardant son calme, sans qu’aucun coup de feu ne soit tiré – comme en témoigne la vidéo tournée par un badaud avec son portable – et ce, alors même que le suspect faisait mine d’avoir un pistolet et d’être prêt à tirer.


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En réalité, le suspect a annoncé qu’il avait une arme à feu en dégainant avec dextérité un portable customisé pour ressembler à une arme de poing, dans le but d’inciter le policier à tirer et à le tuer.

C’est ce qu’on appelle communément le « suicide par policier interposé », et c’est la façon de mourir que privilégient certains meurtriers aussi odieux et lâches, y compris parmi les terroristes qualifiés de « loups solitaires ».

Les « Incel », un mouvement inquiétant

Mais la retenue remarquable de Lam a surtout permis aux médias de se concentrer sur le véritable sous-texte de cet horrible déchaînement de violence, que personne n’a vu venir, mais avec une série d’antécédents troublants auxquels nous devrions prêter attention.

Tandis que les médias se demandent s’il ne faut pas éviter toute référence au nom ou à l’image des assassins de masse dans les reportages qui évoquent ces événements, le cas du mouvement Incel doit être mis en lumière, car il s’agit du dernier mouvement en ligne qui s’adresse directement à des personnes marginalisées et perturbées.

Le mouvement Incel a déclaré que le suspect de l’attaque de Toronto, Alek Miniassan, faisait bien partie de la communauté.

Sur ce dessin de procès réalisé ce 24 avril 2018, Alek Miniassan (en blanc) se voit accusé de 10 meurtres au premier degré dans l’attaque au véhicule-bélier qui a fait dix victimes. Il est également accusé de 13 tentatives d’assassinat. Alexandra Newbould/Canadian Press

Les adhérents à ce mouvement incluent des personnes qui souffrent de ce qu’on appelle troubles de la personnalité schizoïde. Les détails biographiques connus concernant le suspect dans l’attaque au van de Toronto semblent coïncider avec certains symptômes de ce trouble inscrit au DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), référence médicale décrivant et classifiant les troubles mentaux.

Malgré une ressemblance sémantique, il ne s’agit pas de schizophrénie. Contrairement aux personnes atteintes de schizophrénie, les personnalités schizoïdes sont parfaitement conscientes de leurs actions. Cette attitude est proche de ce qu’on pourrait qualifier de misanthropie clinique – une haine viscérale des autres.

Il s’agit là aussi d’un trouble de la personnalité, et non d’une maladie en soi. C’est d’ailleurs un trouble très rare, que ce soit au sein de la recherche clinique ou de populations souffrant de maladies mentales.

Des signaux forts

D’après la dernière édition du DSM-5, ainsi que grâce à une revue de la littérature scientifique au sujet des personnalités schizoïdes impliquées dans les attaques d’écoles, on peut distinguer plusieurs caractéristiques et signaux forts propres à ce trouble :

  • Un désintérêt pour les activités sociales ou en groupe ;

  • Personnalité solitaire, souvent en raison d’une très forte arrogance, colère à l’encontre du monde dans son ensemble et sentiment de droit absolu ;

  • Prend du plaisir à très peu de choses ou activités, en général attitude distanciée, ou inactif ;

  • Ennui, froideur associée à une certaine apathie face à la critique ou la louange ;

  • Expérience tardive des rites de passage habituels ou moments charnières d’une vie, tels que la scolarité, l’obtention du permis de conduire, le travail ou les relations intimes.

Par ailleurs, bien que l’individu schizoïde soit en général averse à l’activité sexuelle, on observe dans plusieurs cas que le sexe est au centre de ses nombreuses préoccupations.

La combinaison de l’objectification des femmes, de l’incapacité de faire la distinction entre le sexe, les relations intimes et ce qui relève de l’obsession ou du fantasme peut s’avérer extrêmement dangereuse et nourrir de nouveaux fantasmes, plus violents.

C’est notamment le cas quand, pour des raisons encore mal connues, l’individu schizoïde montre aussi des tendances psychopathes.

Un grand nombre de ces individus se confinent dans la cave de leurs parents, se soulageant de leurs frustrations et colères à travers des activités telles que le trolling sur YouTube – selon des mécanismes qui, de manière plus ou moins inconsciente, ont peut-être influencé la décision de l’agent Ken Lam à ne pas appuyer sur la gâchette ce jour-là, alors que tout l’y incitait.

D’autres, malheureusement, exportent leur colère dans le monde réel.

Les recoins sombres d’Internet

Les dernières volontés d’Elliot Rodger et son testament, son manifeste « My Twisted World » (Mon monde tordu), avaient été postés sur YouTube avant qu’il ne passe à l’acte et commette son massacre, inscrivant ainsi les Incel dans les dernières tendances les plus plus sombres d’Internet.

Si Daech, avec ses soldats à la solde du « califat », a montré une partie de sa capacité de frappe, nous observons peut-être aujourd’hui une nouvelle version de la figure du « loup solitaire ».


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Par ailleurs, l’arrestation du suspect de l’attaque de Toronto, faite par le policier Lam seulement armé de sa matraque téléscopique, avec calme et maîtrise après une évaluation fine de la situation marque également un tournant.

Cet agent a en effet fait bien plus que d’agir avec mesure et réserve.

Il nous permet aujourd’hui – si les spéculations sur les Incel et les conclusions de l’enquête aboutissent – d’avoir entre les mains un suspect vivant, qui pourrait nous aider à mieux comprendre ses motifs haineux, et éventuellement empêcher d’autres crimes similaires à l’avenir.

This article was originally published in English