La violence de l’explosion de la bulle de filtre

Paris, le 15 novembre, entre Le Carillon et Le Petit Cambodge. Maya-Anaïs Yataghène/Flickr, CC BY

J’habite dans le Xe arrondissement de Paris. Vendredi soir, les attaques sont passées tout près de chez moi et tout près de là où je me trouvais. Je vais souvent au Carillon ou au Petit Cambodge, à peu près tous mes amis du quartier auraient pu y être à cette heure-là, certains y étaient.

Personne parmi mes proches n’a été touché, mais plusieurs amies connaissent un ou des gens qui ont été tués. Dans notre petite société du dixième, je pense que nous sommes très nombreux, voire une majorité, à connaître quelqu’un directement affecté par la disparition d’un proche, à avoir été concernés à un degré de connexion près.

Dimanche soir, les pétards devant le Carillon en ont rajouté une couche à l’état de panique, clôturant un week-end vraiment dur à vivre. Tout le monde dans le quartier n’a pas exactement la même opinion sur les attaques. Beaucoup de choses ont été écrites sur les causes et les conséquences. En particulier, sur le fait que, comme Charlie Hebdo en janvier, les personnes, les symboles, ou les quartiers visés ne sont pas ceux les plus racistes, les plus islamophobes, les plus post-colonialistes, mais, au contraire, des quartiers où cohabitent, des « progressistes », des « gens de gauche », des « bobos », des « hipsters », des « branchés », des « pubards », (placez ici votre description préférée du dixième arrondissement) des boutiques de créateurs, des Airbnb, et des Arabes, des noirs, des Chinois, des Afghans, des réfugiés, des Kurdes, des Tamouls, des clochards, des prostituées, des dealers, des taxis, des mosquées, des machines à coudre (pardon à ceux que j’oublie).

La cohabitation ne se passe pas toujours bien. Le but de ce texte n’est pas de dresser un tableau à la United Colors of Benetton. Les gens qui boivent de l’alcool en terrasse se font parfois insulter. Et le prix de l’immobilier dans un immeuble qui contient une mosquée est révélateur de la défiance des futurs propriétaires.

Mais personne dans mon entourage, parmi ces gens touchés de près, n’imagine ou en tous cas ne ressent, le déferlement d’expression de haine qui sévit dans d’autres arènes. Nous sommes, au sein de notre petite société du dixième arrondissement, à l’intérieur d’une « bulle de filtre ». Nos réactions sont raisonnables, modérées, voire empathiques. Bien sûr, nous nous indignons devant les réactions va-t-en-guerre, ou même pleines de racisme décomplexé et triomphantes, mais nous connaissons ces polémistes et nous les trouvons simplement ridicules.

En tant qu’enseignant, ma pédagogie insiste sur l’analyse critique des médias, ou des sources en général, pour une pratique de l’étude des sciences en société : c’est une pédagogie de la « critical theory ». J’insiste par exemple pour que les étudiants qui choisissent un sujet sur l’avortement fouillent dans les blogs des fondamentalistes anti-IVG. L’exercice de « réflexivité » en anthropologie est aussi une façon d’essayer de sortir de sa « bulle de filtre ».

En tant que chercheur, mon style de corpus habituel est la discussion en ligne : les mailing-lists, les forums webs… c’est une forme d’ethnographie « en ligne ». Au-delà de l’enquête de recherche, c’est aussi une façon de sortir de sa bulle de filtre, se rendre compte que le monde ne s’exprime pas forcément comme ceux qui nous entourent. De fait, je passe des heures par jour sur ces forums.

Sur ces forums, j’étais de loin la personne a avoir été la plus proche des attaques, à la fois géographiquement et « généalogiquement » (au sens de ma proximité à des personnes directement affectées). J’ai été traumatisé. Durant ce week-end, j’ai plus été traumatisé par le déferlement de haine, de racisme, d’appels au meurtre, de violence anti-Arabe sur ces forums que par les évènements eux-mêmes.

Leurs modérateurs sont des gens raisonnables, modérés, voire empathiques. Mais ils sont débordés. Mais une partie de plus en plus grosse de la communauté de « forumeurs », est de plus en plus ouvertement xénophobe, ouvertement raciste, ouvertement réactionnaire au fur et à mesure de chaque évènement comme celui-ci.

Je me suis toujours vanté d’être capable de sortir de ma bulle de filtre et d’affronter le monde. J’en ai même fait mon métier et ma pédagogie. Aujourd’hui, je commence à le regretter. Je réalise la violence que j’encaisse.

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