La visibilité des femmes comme levier d’égalité : quelques éclairages des États-Unis

Conférence Fortune : « The Most Powerful Women ». Ici une VP de General Motors, Mary Barra. Fortune/Flickr, CC BY-NC-ND

L’histoire commence par la visite de l’historique et incontournable Campus d’Harvard à Cambridge (Massachusetts) fin septembre 2017. Siège de l’élite intellectuelle internationale, attachée à ses valeurs traditionnelles définies lors de sa fondation, et ayant formé de brillants esprits progressistes, j’apprends alors que l’université n’a ouvert ses portes aux femmes qu’en… 1977 !

Bien sûr, la prestigieuse université avait accueilli les femmes dès 1879 avec la création de la « Harvard Annex », qui deviendra Radcliffe College en 1894. Les cours étaient les mêmes que ceux dispensés aux hommes par les professeurs de Harvard (tous des hommes jusqu’en 1948) mais les diplômes délivrés étaient différents. Les femmes ont dû attendre 1963 pour obtenir le même diplôme que les hommes (Judy Ley Allen fut la première femme à obtenir un MBA estampillé Harvard en 1963) et 1977 pour que les deux entités finissent par fusionner.

Et même si l’histoire évolue : Drew Faust a été nommée la première femme présidente de Harvard en 2007 (« Mingling Promiscuously : A History of Women and Men at Harvard »), les inégalités persistent, Harvard reste un lieu hautement masculin, six clubs sur huit n’ouvrent toujours pas leurs portes aux femmes…

C’est à la suite de cette expérience qu’a germé l’intérêt d’en savoir un peu plus sur la condition des femmes aux États-Unis : les femmes de la première puissance économique mondiale sont-elles mieux loties que leurs homologues françaises ? Il peut sembler inadéquat de comparer les données de deux pays si différents, si éloignés en termes d’histoire, de système de protection sociale, d’attentes vis-à-vis de l’état, d’approche de la liberté et de l’égalité, si ce n’est de retirer de ce contraste avec le pays inventeur de la discrimination positive, quelques éléments inspirants et susceptibles de faire avancer la question de l’égalité femmes-hommes dans un pays où les évolutions restent lentes.

La condition des femmes aux États-Unis, mise en perspective

Tout d’abord un peu d’histoire… Le droit de vote aux États-Unis a été accordé aux femmes en 1920 après de longues décennies de bataille et que plusieurs états leur eurent accordé ce droit préalablement. Malgré cette antériorité, le plafond de verre reste manifeste en politique : les femmes n’occupent que 19,1 % des 435 sièges de la Chambre des Représentants et 21 % des 100 sièges du Sénat (Center for American Women and Politics, « Women in the U.S. Congress », 2017). Les EU peuvent toutefois s’enorgueillir d’avoir déjà eu une femme – musulmane – (Ilhan Omar) à la tête de la chambre des Représentants, ce qui n’a pas encore été le cas en France au sein de l’Assemblée Nationale…

Si l’on regarde les données internationales à travers le « Global Gender Gap Report » – un indicateur du Forum Economique Mondial destiné à quantifier les inégalités femmes-hommes à travers le monde sur la base de 4 domaines : santé, éducation, pouvoir économique et politique –, les EU occupent la 45ᵉ position. Ce qui leur confère un classement moyen.

Femmes aux États-Unis : encore du chemin à parcourir. WOCinTech Chat/Flicr, CC BY

Le pouvoir économique des femmes

Toutefois, là où les chiffres semblent nettement plus favorables aux femmes, c’est en termes de pouvoir économique et d’accès aux postes à haute responsabilité (26e rang mondial, la France est 64e). Si l’on revient au domaine académique par exemple, et même si l’archétype du président d’université demeure un homme « blanc, marié, 62 ans avec un doctorat » (American Council on Education (ACE), 2017), 30 % des présidents d’université sont des femmes (trois fois plus qu’en 1986, lors de la première étude). Certes, ce chiffre est loin derrière les 57 % que représente la population étudiante dans les universités américaines, mais bien supérieur au 16 % de femmes françaises présidentes d’université (2016).

Aux États-Unis, comme en France, les femmes représentent quasiment la moitié de la population active : 46,8 % en 2016 (Bureau of Labor Statistics, 2016). Toutefois, elles sont beaucoup plus représentées dans les positions managériales. Les femmes occupent ainsi 51,5 % des postes de management, même si persiste une ségrégation professionnelle en termes de métiers.

Il y a 26 femmes PDG au sein des sociétés S&P 500 (Catalyst, 2017), une proportion certes encore limitée mais qui demeure largement supérieure à la situation française : le CAC 40 reste dirigé par des hommes (aucune femme PDG, une seule femme DG, Isabelle Kocher aux manettes d’Engie depuis 2016), et même le SBF 120 est dépourvu de femmes PDG. Les disparités salariales sont moins importantes aux États-Unis, qui occupent le 66e rang mondial (134e pour la France selon le World Economic Forum, 2016).

Néanmoins, l’évolution sociologique majeure de ces dernières années c’est la proportion de femmes « breadwinners ». En 2015, 42 % des mères américaines étaient premières ou uniques pourvoyeuses du foyer, contribuant à hauteur d’au moins la moitié des revenus de la famille. Le terme « breadwinning mothers » renvoie aux femmes qui travaillent (célibataires ou mariées) et qui gagnent autant ou plus que leurs maris.

Des « bonnes pratiques » à observer de près

Ces données montrent que les femmes américaines progressent plus vite dans les sphères du pouvoir économique et social et qu’en haut de la hiérarchie des revenus, les inégalités sont plus faibles aux États-Unis. Le plafond de verre y demeure beaucoup moins marqué. Ces chiffres plus favorables nous invitent à nous intéresser à certaines « bonnes pratiques » ayant pu conduire à ces résultats. Plusieurs hypothèses en lien avec la visibilité des femmes peuvent être formulées pour comprendre ces avancées :

  • L’atteinte de la « masse critique » et la visibilité des femmes : le concept de masse critique (« critical-mass theory »), introduit par Kanter en 1977 affirme la nécessité d’une représentativité proportionnelle (35 %) au sein d’une équipe pour que la diversité puisse avoir des effets en termes de performance. Kanter démontre qu’en dessous de ce seuil, le genre en minorité n’est pas aussi productif qu’il pourrait l’être parce qu’il est réduit à n’incarner que le représentant symbolique de sa catégorie sociale et être un « token ». Les États-Unis semblent avoir dépassé ce seuil du tokenisme. Les femmes, qui occupent des postes à responsabilité, sont en mesure désormais d’influencer les processus de prise de décision et les priorités de la tâche politique et économique. Elles sont visibles, légitimes et constituent des modèles à suivre pour les jeunes générations.**

  • L’antériorité des études sur le genre aux EU : le genre est une catégorie d’analyse indispensable à la compréhension des rapports sociaux entre les sexes. Les études sur les femmes (« women’s studies ») et le genre (« gender studies ») questionnent les rôles sexués, les représentations du féminin et du masculin dans la société, les rapports de domination, les émancipations possibles, poussant ainsi à réfléchir au-delà de la binarité homme-femme. L’émergence de ces études remonte aux années 70 aux États-Unis et constituent aujourd’hui un véritable milieu professionnel, ayant son réseau et ses revues, ses centres de recherches et ses associations, ses diplômes et ses diplômées, ses bourses d’études, ses colloques, etc. Ces études sont moins visibles en France. Elles ont du mal à se faire une place car le concept d’études sur le genre implique une perspective pluridisciplinaire, ce qui n’est pas vraiment dans la tradition académique française. Elles ont également des difficultés à se développer pour des raisons de culture et d’héritage politique. Se consacrer à des groupes sociaux particuliers, les femmes, les Noirs, les gays… ne pose pas de problème aux chercheurs anglo-saxons. En France, notre pensée très universaliste va davantage masquer ce type de différences au nom d’une « république une et indivisible ». Questionner les rapports entre les groupes sociaux peut être perçu comme une menace pour la cohésion sociale. Enfin, certains continuent d’assimiler ces études davantage à une idéologie et à du militantisme qu’à une véritable réflexion scientifique.

  • Le nombre de réseaux féminins : Se regrouper en réseaux est une pratique très courante aux États-Unis. Cela fait des décennies que les entreprises poussent leurs salariés à se regrouper en réseaux pour défendre leurs intérêts (Employee Resource Groups) et la déficience de l’État en matière sociale incite fortement les citoyens à s’organiser autour d’associations et de communautés. Les réseaux féminins sont très nombreux aux États-Unis. Ils ont pour objectifs l’entraide, l’amélioration de la condition féminine, l’accompagnement mais aussi la mise en visibilité des talents féminins. De plus, appartenir à une organisation de femmes et/ou s’afficher féministe n’est pas stigmatisant.

  • La dénonciation (et donc la reconnaissance) des inégalités et des discriminations à l’encontre des femmes est essentielle. Les États-Unis traquent et exposent les préjugés et stéréotypes sexistes pour ce qu’ils signifient pour eux : une source directe de discrimination. Ils doivent donc être combattus pour développer une culture de l’égalité. Les seuils de tolérance au sexisme sont assez différents de notre culture « latine », parfois tournée vers la glorification de l’homme séducteur. L’actualité nous rappelle malheureusement que les propos et les pratiques sexistes, ainsi que le harcèlement sexiste et sexuel au travail sont répandus dans les entreprises publiques et privées ainsi que dans le monde politique. Et nous savons aujourd’hui qu’afin de lutter efficacement contre ce phénomène massif, il doit être rendu visible et dénoncé.

À cet égard, le Conseil supérieur à l’égalité professionnelle avait formulé en 2014, quatre axes de recommandations :

  • Rendre visible le sexisme dans les organisations de travail ;

  • Mieux définir le sexisme ;

  • Prévenir, informer et former sur le sexisme les différents acteurs de l’entreprise ;

  • Donner aux salariés les moyens de s’exprimer sur ce sujet, et étudier les voies de recours possibles pour dénoncer ces faits.

Bien sûr les comparaisons entre pays doivent toujours être interprétées avec beaucoup de prudence et les États-Unis sont un écrin de paradoxes. De nombreuses inégalités perdurent, notamment au sein de la population féminine elle-même, et des femmes cumulant plusieurs critères sources de discriminations (intersectionnalité), comme les femmes afro-américaines et hispaniques. Il reste sans aucun doute beaucoup de défis à relever et de chemin à parcourir, particulièrement dans l’actuel contexte politique.

Mais ces chiffres sont encourageants et nous confortent dans l’idée de poursuivre les efforts de rendre les femmes visibles, dans leurs difficultés bien sûr en pointant les inégalités dont elles font l’objet, mais surtout dans leur ascension et leur réussite.