L’Algérie fantôme de Kader Attia

2009. Installation, couscous, 20 moules, peinture acrylique noire, 15 x 400 x 400 cm. Collection Frac Centre-Val de Loire. © Adagp Paris, 2018. Photo © François Fernandez/CCC.

Metro Porte de Choisy : le bus 183 vous conduit au Mac/Val, le musée départemental d’art contemporain en Val-de-Marne, là où expose Kader Attia.

Quand l’artiste s’expose à Vitry-sur-Seine, il nous dit rentrer à la maison, là où ses racines ont poussé. Non pas des racines qui pousseraient dans la terre, cette fameuse « terre française qui ne ment pas », selon le Maréchal Pétain, mais des racines qui ont poussé dans les dalles de béton des banlieues. Dès la première salle, l’histoire de Kader Attia réactive ma mémoire. L’artiste est né de parents algériens venus en France et ses photos me renvoient ma propre enfance, celle des années 60 dans un quartier du treizième arrondissement de la place d’Italie où des travailleurs algériens logeaient dans des immeubles insalubres.

C’était le temps où les soldats du contingent allaient faire la guerre en Algérie sans comprendre véritablement contre quoi. Me revient alors l’image du fils du voisin de palier, revenu d’Algérie après deux ans d’absence, ce fils muet, comme prostré par ce qu’il avait vu ou ce qu’il avait fait, personne ne le sut jamais. Je sentais bien que quelque chose de grave s’était passé là-bas et qu’il ne pouvait pas le raconter ici, dans ce quartier où chaque jeudi, autour du kiosque à musique, les enfants allaient écouter l’orchestre du conservatoire municipal, peu soucieux de ce qui pouvait bien se passer dans les Aurès.

Kader Attia en 2015. Franz Johann Morgenbesser, CC BY

Des utopies aux grands ensembles

Les parents de Kader Attia, des montagnards des Aurès, découvrent la France quand de jeunes appelés du contingent découvrent, à 20 ans, ces mêmes montagnes mais pour y faire la guerre. Cruel chassé-croisé. Attia nous parle de prison à ciel ouvert pour qualifier la maison de son enfance, c’est-à-dire des tours et des barres que son père a contribué à construire ; une bétonneuse (qui brasse des clous de girofle) est d’ailleurs exposée dans une salle vide, hommage du fils à son père via la machine, à sa mère via les épices. Mais les utopies architecturales – Le Corbusier se disait inspiré par les hautes murailles d’argile de Ghardaïa – sont restées dans les cartons. Il fallait vite trouver des solutions pour loger le plus grand nombre de personnes. Ghardaïa n’inspirera finalement pas Sarcelles, que l’artiste nous fait redécouvrir par l’œil de Jean Gabin, avec son air de sphinx dans Mélodie au sous- sol.

Ces villes verticales, gratte-ciels figurés par des dizaines de frigidaires de récupération, recouverts de tesselles de miroir, sont loin des villages du Mzab que l’artiste rebâtit non pas avec du ciment mais avec du couscous, dans un large cercle sur lequel l’artiste trace en creux des maisons aux toits plats. Le couscous a été également utilisé comme matériau d’ interrogation identitaire par Mehdi Georges Lalhou, artiste franco- marocain qui utilise la graine comme un fluide s’écoulant d’un sablier pour évoquer le temps de la prière. Cinq sabliers ponctuent la journée du musulman avec, pour chacun, une vitesse différente d’écoulement.

Temps de la prière vs temps industriel

Dans Travail et travailleurs en Algérie, Pierre Bourdieu montrait que l’ouvrier algérien qui a travaillé en usine et qui est de retour au pays n’a pas la même appréciation du temps que celui qui n’a pas quitté son village. Le temps s’écoule à une vitesse différente selon la culture dans laquelle on vit. Il en va de même pour le corps dans son rapport, non plus au temps mais à l’espace et c’est aussi ce que veut nous faire ressentir Kader Attia en nous confrontant à ce que signifie vivre dans ces grands ensembles urbains. Pour qui abandonne la montagne – ici la montagne algérienne des parents de l’artiste –, le corps subit une violence. Cette douleur du corps contraint de s’adapter à un nouvel espace était aussi celle de ceux qui venaient en ville pour chercher du travail en abandonnant leur village cévenol chanté par Jean Ferrat, sans toutefois connaître la douleur de l’arrachement à une langue et à un pays.

Réfrigérateurs, peinture noire, tesselles de miroir (2007-2012). Collection Musée d’art contemporain du Val-de-Marne (Mac/Val), acquis avec la participation du FRAM Île-de-France. Marc Domage/Adagp

J’ai découvert le travail de Kader Attia en 2012, à la Dokumenta 13 à travers un diaporama d’objets africains usuels, ayant en commun d’être réparés. L’artiste y montrait des gros plans d’agrafes, de morceaux recollés de calebasse.

Ce diaporama peut être vu comme un éloge du génie humain dans l’art du rafistolage et aussi dans l’émotion que provoquent ces réparations d’objets qui ont eu l’air de souffrir ; telle la grenouille que l’on plonge dans l’eau froide et dont on fait bouillir l’eau tout doucement, nous regardons tranquillement ces images et nous ne sentons pas que l’eau est en train de bouillir ; et puis tout bascule et c’est là où est le talent de Kader Attia. Ces objets usuels africains se transforment en visages humains ; finie la contemplation émue sur les masques ou les bassines de cuisine. Ce sont maintenant des visages qui apparaissent, les gueules cassées de la guerre de 14 ; et tout d’un coup, la succession d’images devient insupportable, la calebasse rafistolée laisse la place à un œil recousu sur un visage sans visage, les chairs déchirées du front sont recousues avec du fil encore visible ; voir ces visages réparés à la hâte comme s’il s’agissait de recoudre des toiles de jute, voir ces visages déformés et recomposés avec les moyens du bord par des chirurgiens de guerre, provoque la révolte et en même temps nous fait voir l’œil de l’artiste, sa capacité à faire un lien inattendu entre réparation des objets et réparation des hommes.

Réparation et colonisation

Puis, dans une salle annexe, Attia proposait une articulation entre réparation et colonisation ; le lien entre les deux salles ne sautait pas aux yeux, d’un côté un traitement de la réparation avec des visages recomposés et de l’autre côté une réflexion politique sur la colonisation des populations indigènes. Disposant sur des étagères en métal des photos de journaux de l’époque coloniale, l’artiste montrait l’arrogance du blanc triomphant dans la certitude de sa domination. Quelques années plus tard, il me semble que le lien manquant entre les deux salles de Kassel apparaît dans l’exposition au Mac Val : la réflexion sur la réparation est toujours là mais le propos militant sur la colonisation s’élargit et se transforme en s’incarnant.

Dans une salle où des poutres en bois posées verticalement sur des socles en béton laissent voir des agrafes, la réflexion sur la réparation s’approfondit : l’artiste nous dit que la réparation doit être visible, que ces poutres (en l’occurrence celles de sa maison à Berlin) ont des failles qu’il ne faut pas cacher. De même, les vieilles personnes affichent leurs rides et leurs corps cassés par les cadences industrielles, à l’image des chibani qui discutent sur les bancs de la place Aligre sans espoir de retourner au pays.

Si la métaphore de la réparation continue d’être filée au Mac/Val, la réflexion sur la colonisation s’élargit à travers le rôle de l’architecture dans l’expansion coloniale et la déconstruction du regard colonial s’incarne à travers la parole des ethnologues et des psychanalystes, dans une suite d’entretiens menés par l’artiste ; une vidéo montrant des policiers s’acharnant sur un jeune noir refait surgir la violence militaire du temps de la guerre d’Algérie. De latent, le racisme devient manifeste à la vue de cette vidéo où chacun ne manquera pas de s’exprimer librement sur les réseaux sociaux.

À mi-parcours de l’exposition, une barrière métallique est installée au milieu d’une salle vide, sorte de no man’s land comme pour exprimer cette explosion de violence rentrée où des cailloux sont fichés dans les mailles du filet, frontière entre le possible et l’impossible, barrière pour maintenir l’ordre.

Je terminerai la visite de cette exposition par une hypothèse personnelle ; au Centre Pompidou, Kader Attia a obtenu le prix Marcel Duchamp pour son travail sur les membres fantômes ; ceux à qui on a amputé un bras ou une jambe éprouvent toujours la présence du membre amputé. Au Mac Val, Attia nous fait éprouver une Algérie fantôme tout en faisant revivre son enfance en banlieue parisienne.


« Les racines poussent aussi dans le béton », Kader Attia, au Mac/Val jusqu’au 16 septembre 2018.