L’ambition régionale contrariée de l’Iran

Le représentant de l'Iran auprès de l'Agence internationale de l'énergie atomique, Kazem Gharib Abad, lors d'une conférence à Vienne (Autriche), le 22 novembre 2018. Joe Klamar / AFP

Dans le contexte du retrait américain de l’accord sur le nucléaire, parmi les critiques les plus fondamentales émises par l’administration Trump – mais aussi par les États européens- à l’encontre de la République islamique figure la politique régionale expansionniste que Téhéran mènerait essentiellement au Levant et dans la Péninsule arabique.

Quelles sont les origines de cette politique et les moyens mis en œuvre par Téhéran. Quelles en sont aussi les limites ?

Une série d’occasions offertes à Téhéran

« La poursuite de la révolution dans le pays et à l’étranger » est clairement annoncée dans le préambule de la Constitution de la République islamique, même si – comme le souligne son article 154 – le régime iranien « tout en s’abstenant absolument de la moindre intervention dans les affaires intérieures des autres nations, soutient la lutte des opprimés pour la conquête de leurs droits contre les oppresseurs dans tous les points du globe ». La révolution islamique se rattache ainsi à la tradition des révolutions à vocation universelle.

Dans ce contexte, il est évident que des considérations idéologiques sous-tendent la politique internationale et surtout régionale du régime iranien. Mais les réalisations de cette politique, vu l’évolution des rapports de force au Moyen-Orient, n’ont pas uniquement été le fruit de la seule volonté de Téhéran. En fait, il a souvent – de manière très pragmatique – profité des occasions qui se sont offertes. Il ne les a pas créées.

Ainsi, les interventions américaines en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003, en éliminant les Taliban et le régime de Saddam Hussein, ennemis jurés de la République islamique, ont non seulement mis un terme aux pressions que ces deux pouvoirs hostiles pouvaient exercer sur elle, mais lui ont aussi ouvert de nouvelles possibilités d’influence dans ces deux pays voisins.

Les divisions au sein du monde arabe et les conséquences des « printemps » arabes qui ont élargi et approfondi, à partir de 2011, les lignes de fractures qui le traversent, ont par ailleurs permis à Téhéran de conforter ses positions à la fois au Levant et dans la Péninsule arabique.

La guerre civile en Syrie, déclenchée en 2011, et la prise de la ville de Mossoul en Irak par l’État islamique en 2014, ont contribué à la consolidation de la présence militaire iranienne dans les deux pays. Les troubles au Bahreïn et surtout la guerre civile au Yémen lui ont offert l’occasion d’accroître son influence indirecte dans le voisinage saoudien.

Une clientèle militante très étendue

Sur le plan des moyens, la République islamique est sans doute l’État du Moyen-Orient qui, à l’extérieur de ses frontières, dispose de la plus importante clientèle militante. Elle l’utilise pour réaliser ses objectifs stratégiques. Parmi cette clientèle, il y a – certes avec d’importantes nuances et des limites substantielles – les populations de confession chiite et les réseaux cléricaux chiites, mais pas uniquement.

Le discours révolutionnaire ainsi que la propagande anti-américaine et anti-israélienne du régime iranien rencontrent aussi un écho favorable dans les populations arabes d’autres confessions. Quelle que soit leur appartenance religieuse, des Arabes – à titre individuel ou au sein de milices pro-iraniennes – peuvent agir en tant que relais ou mandataires locaux de Téhéran et contribuer à consolider son rôle régional, tout en lui assurant un avantage face à ses rivaux. C’est le cas de dizaines de milices chiites en Irak, du Djihad islamique palestinien ou du Hamas.

Les drapeaux du Hezbollah, du Liban et de la Palestine, à Kfar (Sud-Liban), près de la frontière avec Israël, le 4 décembre 2018. Mahmoud Zayyat/ AFP

Enfin, il y a le cas particulier du Liban où la République islamique, plus rapidement que partout ailleurs, a commencé à exercer une influence prépondérante. Cela s’explique par les liens particuliers qui existaient, avant même la révolution, entre les mouvements chiites libanais et le clergé iranien proche de Khomeyni.

Téhéran a vite compris l’intérêt d’une présence au Liban, tout d’abord dans le contexte de la guerre contre l’Irak, et, par la suite, pour toute sa politique régionale. Il l’a construite par l’intermédiaire du Hezbollah, dont il a contribué à la formation en 1982. Cette présence a été facilitée par la faiblesse du Liban qui, contrairement à d’autres pays de la région, n’est jamais parvenu à se doter d’un État fort capable de résister aux pressions extérieures.

Le frein économique

La première limite que rencontre la politique régionale de l’Iran est d’ordre économique. Certes, durant les deux années qui ont suivi la conclusion de l’accord sur le nucléaire, en 2015, l’économie iranienne a connu une embellie. Mais dès le début 2018, la situation s’est très rapidement détériorée. Plus globalement, le poids économique de l’Iran n’a cessé de diminuer depuis 30 ans. Ainsi, en 1989, il était équivalent à celui de la Turquie. En 2017, calculé en parité de pouvoir d’achat (PPA), un indicateur qui permet de mieux comparer deux économies, il n’atteignait que 75 % celui de son voisin turc , qui n’est pourtant pas doté d’hydrocarbures !

Depuis l’annonce du retrait américain de l’accord en mai 2018, l’économie iranienne traverse d’importantes turbulences. Il est plus que probable qu’avec les nouvelles sanctions de Washington sur les secteurs pétrolier et financier, qui sont entrées en vigueur en novembre 2018, les capacités économiques du pays vont se restreindre.

Dans une usine agro-alimentaire de Novin Saffron (Nord-Est), en novembre 2018. Atta Kenare / AFP

Pour conduire sa politique régionale, la République ne dispose donc pas de moyens financiers comparables à ceux de son rival régional, l’Arabie saoudite, ni même de ceux des Émirats arabes unis, pour mener à bien ses interventions et financer les milices qui lui sont inféodées en Irak, en Syrie et au Liban. En fait, l’Iran est contraint de faire d’importants prélèvements sur ses réserves – ce qui a pour conséquence de créer de graves difficultés internes.

Au-delà du Proche et du Moyen-Orient, sur son flanc Est les aides financières généreuses qu’accorde l’Arabie saoudite au Tadjikistan, à l’Afghanistan et au Pakistan ont poussé ces voisins – culturellement et politiquement proches de Téhéran – à prendre leurs distances.

Des capacités militaires limitées

La deuxième limite concerne les faiblesses militaires de Téhéran. Certes, en nombre d’hommes, il possède la force militaire la plus importante de la région (523 000 hommes, dont 350 000 dans l’armée et 125 000 Gardiens de la révolution). Mais son budget de la Défense est de l’ordre de 16 milliards de dollars en 2017 contre 76,7 milliards pour l’Arabie saoudite et 18,5 milliards pour Israël (chiffres tirés de IISS, Military Balance 2018, London).

Son matériel est généralement ancien et ses forces aériennes ne disposent que d’une trentaine d’avions en état de marche. Sa capacité offensive est formée uniquement par son arsenal balistique, avec des missiles de courte (moins de 500 km, une centaine de lanceurs) et de moyenne portées (1800 à 2000 km, moins de 50 lanceurs et un nombre inconnu de missiles associés). Mais cette capacité est toutefois considérée à Téhéran comme un atout pour sa défense et pour sa dissuasion. C’est pourquoi il poursuit ses recherches et ses essais dans ce domaine, un choix vivement dénoncé par l’administration Trump.

Au total, cependant, l’Iran ne dispose de rien de comparable aux équipements ultramodernes de ses adversaires régionaux livrés par les États-Unis et les pays occidentaux. Ce déséquilibre conventionnel explique d’ailleurs, en partie, l’intérêt iranien pour le nucléaire. Une option aujourd’hui encore gelée en vertu du Plan d’action global commun (PAGC) signé à Vienne en juillet 2015, mais dont l’administration américaine s’est retirée en mai 2018, jetant une ombre sur son maintien. En dépit des incertitudes, l’AIEA a récemment confirmé que l’Iran respectait ses obligations dans le cadre de cet accord.

Dans cette situation, le choix de Téhéran ne peut se porter que sur une stratégie indirecte, asymétrique, évitant l’opposition frontale avec ses adversaires – ce qui ne l’empêche pas, cependant, de transférer des équipements utiles à ses relais (comme des missiles au Hezbollah, afin d’accroître ses capacités de dissuasion indirecte).

Un pays sans véritable allié de poids

La troisième limite est d’ordre géopolitique. Téhéran, contrairement à ses adversaires régionaux, n’a pas de véritables alliés étrangers qui puissent lui offrir aide militaire et assistance politique.

La Chine est un partenaire commercial de premier plan, elle peut certes lui fournir un soutien diplomatique dans les instances internationales et elle lui a vendu certains types d’armements (notamment pour renforcer sa défense côtière). Mais Pékin ne souhaite pas mettre en danger ses relations avec Washington ni avec ses autres partenaires moyen-orientaux.

Il est, par ailleurs, indéniable que la République islamique s’est très fortement rapprochée de la Russie, surtout depuis 2015 en raison de leur implication commune en Syrie. Mais il s’agit d’une alliance de circonstance, fragile surtout du fait que précisément en Syrie et plus généralement au Moyen-Orient, les objectifs des deux pays ne coïncident pas toujours. Les Russes ont leur propre agenda, qui est différent de celui des Iraniens. Plus généralement, il y a une méfiance des Iraniens à l’égard de la Russie qui, durant le XIXe siècle, s’est emparée d’une part importante du territoire de l’Iran.

La seule tentative de Téhéran de créer autour de lui une coalition régionale concerne « l’axe de la résistance » qui réunit théoriquement les chiites d’Irak et du Liban, ainsi que la Syrie et le Hamas qui eux luttent contre Israël. Mais cette coalition informelle lui coûte plus qu’elle ne lui rapporte.

Une politique impopulaire à l’intérieur du pays

La quatrième limite de la politique régionale du régime iranien est son impopularité à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Son coût économique est une des causes principales de son impopularité grandissante à l’intérieur du pays.

En effet, durant les troubles de l’année 2018, comme d’ailleurs dans les mouvements de contestations populaires précédents qui ont toujours été une occasion d’exprimer ce qu’en temps normal on tait, des slogans comme : « Ni Gaza, ni Liban, je sacrifie ma vie pour l’Iran ! », « Laisse tomber la Syrie, occupe toi de nos problèmes ! » ou « mort au Hezbollah ! » ont été scandés par les protestataires, révélant leur mécontentement quand aux choix régionaux du régime.

Ali Larijani, le président du Parlement iranien, le 3 décembre 2018, à Téhéran. Atta Kenare/AFP

L’aide et le soutien à l’Irak font cependant moins l’objet de critiques. Sans doute les Iraniens sont-ils conscients, depuis la guerre Iran-Irak (1980-1988), que leur sécurité dépend plus directement de la situation dans ce pays qu’ailleurs au Moyen-Orient. En Irak même, au delà des cercles politiques proches de la République islamique, comme les troubles anti-iraniens récents à Bassorah l’ont montré, les interventions de Téhéran, même dans les régions chiites, sont peu appréciées par la population.

En ce qui concerne le Hezbollah, l’opinion publique iranienne le considère comme le grand bénéficiaire des largesses du régime. Elle accuse les Gardiens de la révolution de le favoriser dans toutes ses activités sociales au Liban, comme l’aide au logement des victimes des bombardements israéliens ou la construction d’hôpitaux publics souvent mieux dotés que ceux de l’Iran.

Quant à Bachar al Assad, l’allié régional de Téhéran, il ne jouit d’aucune sympathie particulière en Iran. Comme le résume Yann Richard, l’opinion iranienne « n’accompagne pas les ambitions propalestiniennes, panislamistes ou panchiites de ses dirigeants ». D’où l’obligation pour le pouvoir de recourir à des combattants étrangers (Libanais, Afghans, Pakistanais, Irakiens) afin de former les milices qu’il soutient.

En même temps, le régime mène une campagne médiatique afin de présenter les Pasdarans comme des combattants héroïques de la cause nationale. Ce nationalisme étatique n’a, jusqu’à présent, rencontré que peu d’écho auprès des Iraniens. De fait, pour eux, la politique régionale interventionniste du régime ne constitue pas une cause nationale pour laquelle la population est prête à se mobiliser, comme cela fût le cas lors de la guerre Iran-Irak.

La pérennité de l’influence iranienne en question

Enfin, la question qui se pose, est celle de la pérennité de l’influence iranienne au Proche et Moyen-Orient. Téhéran a-t-il les moyens de poursuivre une politique régionale telle qu’il l’a menée jusqu’a présent ?

L’Iran – en sa qualité de pays important sur les plans démographique, culturel et historique – peut sans doute espérer peser sur son environnement, mais la profonde singularité de son parcours historique ainsi que de son identité culturelle et confessionnelle ne l’aident pas à apprivoiser ses voisins.

Il n’est pas sûr, en outre, que les conditions de politique interne et sa situation économique lui permettent de consolider son influence. Sans compter les réactions négatives des autres puissances régionales et internationales face à ses ambitions. Quant à assurer sa primauté dans la zone du golfe Persique, pour que les choses changent, il faut que Téhéran et Riyad trouvent le moyen de mettre un terme à la guerre froide qui les oppose, ce qui à ce jour semble difficilement imaginable.

Au final, comme l’écrivait récemment l’ancien ambassadeur de France en Iran, François Nicoullaud, malgré tous ses efforts, l’Iran paraît « aujourd’hui comme naguère, incapable d’exercer dans sa région une hégémonie à la fois positive et acceptée : deux conditions indispensables pour être pérenne ».

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