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Lanceurs de fausses alertes ?

Whistleblowers. cool revolution / Flickr, CC BY-NC-SA

Le festival annuel du Monde a organisé le samedi 26 septembre 2015 une table ronde sur « les lanceurs d’alerte, sentinelles de la démocratie ». Ici-même, Sandra Charreire Petit a traité ce sujet important, avant même que le scandale de Volkswagen ne nous rappelle combien il est important qu’un individu découvrant une fraude au sein de son organisation puisse alerter la justice ou l’opinion sans être inquiété.

De leur côté, certaines organisations ont tout intérêt à étouffer l’alerte et à la décrédibiliser. Une de leur techniques sera d’entretenir des controverses fictives, afin de prétendre que les experts ne sont pas d’accord entre eux et qu’il est urgent d’attendre d’en savoir plus pour agir. L’autre sera de se référer aux fausses alertes qui ont pollué notre attention, voire à de vraies alertes qui ont provoqué des réactions très excessives.

Pour pouvoir traiter avec efficacité les vraies alertes, il faut donc être capable de faire le tri. Nous allons voir que ce n’est pas si simple.

Les fausses alertes malveillantes

Il y a des cas extrêmes, comme celui d’Andrew Wakefield, ce médecin anglais qui a prétendu avoir découvert une nouvelle maladie induite par la vaccination contre la rougeole et les oreillons, et aurait eu l’intention de commercialiser un test très lucratif de prédisposition à cette maladie. La fausse alerte, cautionnée par un article publié dans The Lancet, évidemment retiré depuis, a conduit de nombreux parents bien intentionnés et se croyant bien informés à refuser de faire vacciner leur enfant. Il y a eu des malades, des séquelles et des morts qui auraient pu être évités.

La réaction excessive à quelques vraies alertes

Le cas précédent est exceptionnel. Le fautif a été démasqué. Dans bien d’autres cas plus subtils, de vraies alertes (ou qu’on ne peut considérer comme fausses au moment où elles émergent), provoquent des réactions excessives, dont le coût n’est pas qu’économique.

Supposons que vous êtes ministre de la santé. Une alerte indique qu’un vaccin peut induire certaines pathologies. Vous consultez vos experts. Ils vous affirment que selon les connaissances disponibles, ces complications dont la cause n’est pas établie avec certitude surviennent dans moins d’un cas sur un million, tandis qu’en l’absence de vaccin, 5 % de la population contractera la maladie, dont 0,2 % garderont des séquelles graves, voire mourront. Un disciple de Pasteur conclura qu’il faut vacciner, et mettre en place des dispositifs de vigilance pour identifier et traiter d’éventuels dégâts collatéraux : sur une classe d’âge française, un mort potentiel au lieu de 50 000 malades dont 100 subiront des conséquences graves. Les indécis liront avec profit l’excellent article de Michel Cogné sur ce site.

À ceci près que les 5 000 personnes que votre décision a sauvées ne le sauront jamais et ne vous exprimeront donc aucune reconnaissance, tandis que la famille de l’enfant qui a subi la complication rare vous accusera, probablement à raison, d’être la cause de leur souffrance et pourrira votre vie et votre carrière politique.

Le ministre habile d’un pays imaginaire décida donc un jour, dans une situation de ce type, qu’on conseillerait cette vaccination, qu’on la rendrait gratuite, mais qu’en toute transparence, on informerait les familles des soupçons d’effets pathologiques rares et qu’on leur recommanderait de prendre le conseil de leur médecin (certains antécédents familiaux pouvaient conduire à suspecter un risque de complication un peu plus élevé et on peut protéger toute la population si une proportion suffisante est vaccinée). Que croyez-vous qu’il arriva ? La population des quartiers riches fut presque entièrement vaccinée, convaincue par son médecin de la famille, tandis qu’une grande partie des populations précaires, faute d’accès à un conseil avisé, ne firent pas vacciner leurs enfants, avec de lourdes conséquences pour certains d’entre eux.

L’absence de réaction à une alerte justifiée peut faire de nombreuses victimes et il faut absolument protéger les lanceurs d’alerte et surtout veiller à ce que l’information qu’ils donnent suscite des réactions appropriées (enquête puis action de prévention ou de précaution). Il faut néanmoins savoir qu’une alerte qui s’avère fausse ou une réaction excessive au regard d’une bonne analyse des bénéfices et des risques peut elle aussi tuer.

Je ne veux pas être plus alarmiste que de raison. Les cas où les alertes n’ont pas été suffisamment entendues restent beaucoup plus nombreux que ceux des fausses alertes aux conséquences funestes . Mais les deux peuvent tuer et nous devons être vigilants. Le calamiteux procès d’Outreau a montré combien le zèle de justiciers exaltés par leur rôle pouvait être dangereux.